Je reprends une série d'articles (perdus pour la plupart) que j'avais publié sur mon ancien blog en 2020. ll s'agit de retracer l'histoire des tournois, des matchs des candidats depuis la création du cycle du championnat du monde, après la Seconde Guerre mondiale.
Cet article est inédit : il parle des différents projets, des tournois qui avaient pour but de désigner un challenger au champion du monde, à une époque où ce titre était une affaire exclusivement privée et non par une quelconque fédération.
Rappelons-le. Le premier championnat du monde d'échecs a lieu en 1886. Il a opposé l'Autrichien Steinitz à l'Allemand Zukertort. Les deux joueurs étaient les candidats les plus légitimes à postuler pour ce titre que des organisateurs américains voulaient créer pour leur confrontation. Steinitz l'emporta 10 victoires à 5 (et 5 nulles) et devint le premier détenteur de la chaire suprême.
| Zukertort contre Steinitz |
Après, le champion choisit son challenger comme il veut. Il n'y a aucune organisation, aucun système pour régir le choix du prétendant ni les conditions du match, etc. Pourtant en 1889, les organisateurs du tournoi de New York ont eu cette ambition de proposer un challenger à Steinitz -qui y vivait aussi-. A l'issue de ce tournoi marathon, il y eut deux vainqueurs : le Russe Tchigorine et le Hongrois Weiss. Mais aucun d'eux ne fait l'affaire : Tchigorine venait déjà de jouer (et de perdre) un match pour le titre contre Steinitz. Quant à Weiss, il n'était pas intéressé et semble s'être retiré de la compétition sérieuse. Alors, on regarda le troisième : l'Anglais, d'origine hongroise, Isidore Gunsberg. Il avait un solide pédigrée et de bons soutiens financiers. Steinitz finit par accepter sa candidature : attaquant plus prudent mais beaucoup plus solide qu'un Tchigorine (contre qui il joua un match qui se conclut par un match nul 9-9) ou un Zukertort, Gunsberg fit mieux que de la figuration contre Steinitz à l'hiver 1890-1891 : une défaite de deux points (8,5-10,5 soit +4 -6 =9). Gunsberg restera sans doute le moins connu des champions qui ont joué pour le titre mondial.
Isidore Gunsberg. |
En 1895, le grand tournoi d'Hastings accoucha d'un résultat surprenant. Le jeune Américain Harry Pillsbury triompha devant Tchigorine, Lasker (champion du monde depuis 1894), Tarrasch (l'Allemand considéré comme le meilleur joueur du monde) et Steinitz, l'ancien champion. Devant le succès de Tchigorine, des mécènes russes organisèrent un tournoi à l'hiver 1895-1896 à Saint-Petersbourg entre les cinq premiers. Tarrasch déclina l'invitation mais les autres participèrent à un match-tournoi où chacun jouerait 6 fois contre chaque adversaire. Le vainqueur aurait l'appui financier pour défier Lasker et si ce dernier l'emportait, le second aurait ce même soutien.
Ce tournoi aurait pu faire basculer l'histoire des échecs. En tête à mi-parcours, Pillsbury était sur la route d'un second succès de prestige lorsqu'il tomba brusquement malade (la syphillis est invoquée) ; il s'écroula en fin de tournoi, laissa Lasker gagner le tournoi et abandonna même la seconde place à Steinitz. Comme prévu, ce dernier devint le challenger de Lasker mais fut pulvérisé par l'Allemand (10+ 2- 5=). Si Pillsbury n'était pas tombé malade, il aurait certainement terminé au pire second et aurait été le challenger de Lasker. Au vu des parties et du niveau de l'Américain, il n'est pas du tout certain que Lasker serait sorti vainqueur du match.
D'autres tournois ont eu la velléité de "désigner" un challenger à Lasker. Mais le champion du monde avait des exigences financières élevées et ne se faisait pas dicter sa conduite, quitte à susciter des critiques quant au choix de ses adversaires et au refus d'en affronter les plus dangereux. En 1914, les organisateurs du tournoi de Saint-Pétersbourg ont eu cette ambition. Ce tournoi, parmi les 5 plus importants de l'histoire des échecs modernes, a été gagné par Lasker devant Capablanca, Alekhine, Tarrasch et Marshall (qui ont tous joué au moins un match de championnat du monde). Il était prévu que Lasker joue un match à l'automne 1914 contre Akiba Rubinstein. Ce dernier était le meilleur joueur du tournoi au monde avant 1914 et la guerre a ruiné ses chances de titre. Par contre, l'image de Capablanca, comme challenger sérieux, s'est illuminée (Il avait déjà défié Lasker mais celui-ci avait rejeté le défi).
La période d'après-guerre a été marquée par quelques grands tournois, comme ceux de New York en 1924 et 1927. A vrai dire, ils n'avaient pas pour objectif de désigner un challenger à Capablanca. Par contre en 1938, le tournoi AVRO l'avait : les organisateurs néerlandais (AVRO désigne la radio publique des Pays-Bas) voulaient pousser Alexandre Alekhine à accepter l'idée que le vainqueur pourrait être son prochain challenger. Mais le champion du monde (qui finit 5e ex-aequo sur 8) n'avait pas la même idée : plutôt que Paul Kérès (vainqueur) ou Reuben Fine (à égalité avec Kérès mais devancé au départage), Alekhine visait plutôt Botvinnik (3e) qu'il rencontra pour discuter de l'idée d'un futur match. Même Salo Flohr (8e et dernier) fut ignoré alors qu'il était le challenger "officiel" de la FIDE (La Fédération Internationale) ; mais celle-ci n'avait pas la main sur le championnat du monde. L'éclatement de la guerre, moins d'un an plus tard, a rendu vaines ces discussions.
De fait, à part les deux premiers tournois mentionnés (et encore !), aucun des grands tournois n'ont réussi à imposer un challenger au champion du monde. Parce que l'argent est le nerf d'un match.
En 1946, Alexandre Alekhine meurt. Le titre de champion du monde est vacant. Pour l'attribuer, on organise un match entre les principaux prétendants reconnus par la communauté. De 6 (Fine s'est retiré), on est passé à 5 en 1948. Mikhaïl Botvinnik l'emporte devant Smyslov, Kérès, Reshevsky et Euwe. La FIDE vient de prendre la main sur l'organisation du championnat du monde -sous le contrôle des Soviétiques-. Désormais, le challenger devra mériter sa place pendant que le champion attendra qu'il s'épuise à l'atteindre.
A suivre...

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