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19.2.26

Petite histoire des candidats. Episode 2. 1950. David Bronstein, l'imagination au pouvoir

 La mort d'Alekhine en 1946 a complètement changé le monde des échecs. D'abord parce que le titre est désormais décerné par la FIDE. Ensuite parce qu'elle correspond au moment où l'URSS met la main sur le monde des 64 cases. A partir de 1948, une nouvelle organisation du championnat du monde est mise en oeuvre. Elle dura pendant 43 ans sans problème, sauf à faire évoluer les formules.

 

Un nouveau système de qualification.

La tradition perdure : le champion du monde -qui l'est pour trois ans- attend qu'un adversaire, le "challenger" émerge. Il est désigné à l'issue d'un parcours qualificatif qui s'étend sur des mois. La première étape est le tournoi zonal : les fédérations sont réparties en zones géographiques dont le poids sportif détermine le nombre de qualifiés. L'URSS compte pour une seule zone, comme le seront les Etats-Unis plus tard. Ces qualifiés participent à un tournoi interzonal (entre 18 et 24 joueurs selon les années). Les meilleurs seront candidats. On verra dans les épisodes suivants que les règlements changent régulièrement : nombre de qualifiés, nombre de qualifiés maximum par pays, etc.

 Le contexte.

En 1950, nous sommes en pleine guerre froide. La guerre de Corée n'a pas encore éclaté mais les procès politiques purgent les partis communistes d'Europe de l'Est (procès Rajk en Hongrie et Kostov en Bulgarie). Le Maccarthysme bat son plein aux Etats-Unis.

Le tournoi des candidats se déroule à Budapest. Sa localisation posera un problème, nous le verrons.

 

En 1948, l'Interzonal de Saltsjöbaden a qualifié 8 joueurs : les Soviétiques David Bronstein (le large vainqueur), Alexandre Kotov, Isaac Boleslavsky, Andor Lilienthal et Igor Bondarevsky ; le Hongrois Laszlo Szabo (deuxième), le Suédois Gideon Stahlberg et l'Argentin Miguel Najdorf.

Les candidats se disputent à 10 participants. Mais il aurait pu en compter douze. En effet, Samuel Reshevsky et Reuben Fine (Etats-Unis) et Max Euwe (ancien champion du monde, Pays-Bas) n'ont pas obtenu de visa pour se rendre en Hongrie communiste. Ils avaient pourtant leur billet en tant que participants au championnat du monde 1948 (Fine avait décidé de se retirer des tournois). Par contre, outre les 8 qualifiés, les deux autres finalistes du match-tournoi de 1948 sont qualifiés : les Soviétiques Vassily Smyslov et Paul Kérès.
On apprend que Bondarevsky ne participe pas au tournoi : fragile, il laisse sa place à celui qui l'a suivi au classement (ils étaient à égalité mais le départage a favorisé Bondarevsky), Salo Flohr -Tchécoslovaque devenu Soviétique en 1939-.

Le tournoi.

Smyslov et Kérès sont les principaux favoris. De même, on attend beaucoup de l'étoile montante des échecs soviétiques, David Bronstein, qui a remporté deux championnats d'URSS. 18 rondes décideront du vainqueur (chacun affronte ses adversaires avec les deux couleurs).

 La ronde 1 voient Kérès, Bronstein et Boleslavsky s'imposer mais à la ronde 2, Smyslov bat Bronstein. Celui-ci ne se démonte pas et rejoint ses co-vainqueurs de la première ronde en tête après la 3e partie alors que Smyslov perd contre Stahlberg. A la 5e ronde, Kérès et Bronstein sont en tête (3,5) devant Boleslavsky (3). Le trio se retrouve en tête avec 4 points à la 6e ronde. Encore battu, Smyslov a 2,5 points. La 8e ronde permet à Boleslavsky de prendre seul la tête avec 5,5 points, devant Kérès (5) et Bronstein -battu par Stahlberg qui le rejoint- à 4,5.

Le statu quo prévaut à la 9e ronde qui marque la fin du premier tour.

Le classement après les parties aller.


A la 10e ronde, Boleslavsky bat Flohr et creuse son avance sur ses poursuivants. A la 11e ronde, l'écart d'un point est maintenu par Boleslavsky sur le tandem Kérès-Bronstein. Ce dernier a battu Smyslov et a enterré les espoirs de victoire du moscovite (à 2 points). 12e ronde, Kérès bat Stahlberg et se rapproche à 0.5 point du leader. Smyslov gagne aussi mais on est au deux tiers du tournoi. La nulle entre Kérès et Smyslov (13e ronde) fait les affaires de Bronstein, qui rattrape Kérès mais surtout de Boleslavsky (qui bat Szabo). Celui mène avec 9/13, soit un point de plus que Bronstein et Kérès. Avec 7 points, Smyslov est 4e.

La 14e ronde condamne Paul Kérès : il s'incline contre Kotov. Boleslavsky et Bronstein s'imposent respectivement contre Lilienthal et Najdorf. La victoire se jouera entre les deux amis (ils le sont depuis plus de 10 ans). La 15e ronde maintient les écarts mais rapproche Boleslavsky de la victoire : à 3 rondes de la fin, il a toujours un point d'avance. Et comme les deux leaders s'affrontent à la 16e ronde, Boleslavsky n'a pas intérêt à prendre de risques (il a les Blancs et la nulle est conclue en 21 coups). Smyslov fait un effort désespéré pour prendre la 3e place ; il reste à 2 points du leader avec deux parties à jouer.

La 17e ronde est marquée par la nulle rapide entre Kotov et Boleslavsky. Mais Bronstein réussit à battre Stahlberg avec les Noirs et revient à un demi-point. Il doit battre Kérès sur commande (avec les Blancs) pour espérer rattraper le premier. Boleslavsky se contente d'une nulle en 16 coups à la dernière ronde. Contre Kérès, Bronstein tente le tout pour le tout : il sacrifie un pion pour obtenir une position compliquée. Il atteint son objectif mais son attaque n'est pas gagnante. Mais Kérès est dans un très grand zeitnot (manque de temps) et gaffe. Bronstein l'emporte et rattrape Boleslavsky. Smyslov termine troisième devant Kérès.

Pour ce premier tournoi des candidats, deux joueurs terminent en tête. Preuve que le règlement n'était pas encore verrouillé, Bronstein et Boleslavsky tentent d'imposer un match à trois avec Botvinnik pour le titre mondial. Botvinnik refuse, soutenu par la Fédération Soviétique. Pour la seule et unique fois, jusqu'à ce jour, de l'histoire des tournois des candidats, il faudra organiser un match de barrage pour départager les deux vainqueurs.

Le classement final

C'est le cas en août 1950. Bronstein remporte la 1ere et la 7e partie. Un avantage décisif quand la durée de la rencontre est fixée à 12. Mais Boleslavsky réduit l'écart en gagnant la 8e partie et égalise avec les Noirs dans la 11e. Il a même l'avantage dans la 12e et dernière partie.

On doit alors procéder à une prolongation. La 13e partie est acharnée : l'un et l'autre ont l'avantage mais Boleslavsky rate le gain : la partie est nulle. Avec les Blancs dans la 14e, il a un ascendant important ; mais Bronstein améliore le jeu noir de la 12e partie et s'impose pour gagner le match 7,5-6,5.

Bien des années plus tard, Bronstein a reconnu que lui et Boleslavsky s'étaient arrangés dans la 14e partie. Dans un de ses livres, Bronstein expliqua que c'était pour éviter que Boleslavsky ne soit humilié contre Botvinnik (il avait un bilan désastreux contre le champion du monde) tandis que Bronstein n'avait pas peur de ce dernier. D'ailleurs, Boleslavsky fut un des secondants de Bronstein.

 

Que s'est-il passé ensuite ?

Au printemps 1951, David Bronstein fit mieux que résister à Mikhaïl Botvinnik. Il avait même pris l'avantage à deux parties de la fin mais il s'écroula dans la finale de la 23e et avant-dernière partie ; Botvinnik égalisa. Contraint de gagner la 24e, Bronstein n'obtint qu'une mauvaise position qui se conclut par la nulle. L'égalité finale (12-12) profita au champion du monde.

C'était le sommet d'Isaac Boleslavsky. Joueur oublié, il était un des joueurs les plus créatifs de son époque. Ses performances déclinèrent petit à petit avant de devenir l'entraîneur de Tigran Petrossian quand celui-ci devint champion du monde en 1963. Boleslavsky et Bronstein étaient de proches amis. Après la mort du premier en 1978, le second épousa sa fille  quelques années plus tard et l'accompagna pour le reste de sa vie (il est décédé en décembre 2006).

Pour les autres ? Marqué par cet échec, Vassily Smyslov envisagea d'arrêter sa carrière de joueur d'échecs et tenta d'entrer au Bolchoï. Sans réussite mais sur le plan du jeu, il rebondit (on le verra par la suite).

Ce tournoi des candidats marqua la fin des ambitions de deux joueurs majeurs des années 1930 : Andor Lilienthal et Salo Flohr.  Le premier prit le jeune espoir Tigran Petrossian (précédent Boleslavsky) sous son aile et accompagna Smyslov dans sa quête. Le second se retira des grandes compétitions pour se tourner vers le journalisme.

Retour sur l'épisode 1.

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