La victoire de Bobby Fischer au championnat du monde 1972 a été un choc, une humiliation pour les échecs soviétiques. L'heure était à la mobilisation générale ; il faut à nouveau gagner, avoir l'esprit de la victoire. C'est un enjeu idéologique. L'URSS avait déjà son espoir, celui qui allait assurer la relève. Mais on ne croyait pas qu'Anatoli Karpov (21 ans en 1972) pouvait rivaliser avec le génial américain dès cette époque, alors que ce dernier vient de détrôner Boris Spassky.
Le contexte.
Comme je viens de l'écrire, l'URSS a décidé de préparer la revanche. Il y a un trou générationnel, dû à la catastrophe démographique des années 1940 ; il manque une décennie pour prendre la relève aux Spassky, Tal, Kortchnoi, Petrossian, Stein et autres. Tous les meilleurs doivent montrer qu'ils sont les meilleurs dans le championnat le plus fort au monde. Et étonnamment, c'est le "puni" Boris Spassky qui remporte le championnat 1973. De son côté, Bobby Fischer n'a pas joué depuis sa victoire contre Spassky. Le prochain cycle du championnat du monde s'avère incertain même si les Soviétiques sont, de toutes manières, favoris. Mais il viennent de perdre un de leurs meilleurs éléments : Leonid Stein meurt brusquement d'une crise cardiaque alors qu'il semble enfin filer vers le tournoi des candidats.
Les qualifiés.
La FIDE innove pour ce cycle : d'abord parce qu'il n'y a pas un mais deux tournois interzonaux, montrant la popularité croissante et l'élévation du niveau des compétitions d'échecs. Ces tournois, joués à Leningrad et Petropolis (Brésil) ont désigné chacun trois qualifiés. A Leningrad, les duettistes des années 1970 terminent en tête : Anatoli Karpov et Victor Korthcnoi. L'Américain Robert Byrne s'ajoute au trio qualifié. A Petropolis, le prodige Brésilien Henrique Mecking (21 ans) triomphe ; ensuite, trois joueurs se partagent la deuxième place.Un tournoi de barrage attribue les deux places au Hongrois Lajos Portisch et au Soviétique Lev Polougaïevsky, au détriment d'un autre Soviétique, Efim Geller.
Sont restés sur le carreau quelques prestigieux noms : Vassily Smyslov, David Bronstein, Bent Larsen (plus étonnant), Mikhaïl Tal (qui avait connu des séries d’invincibilité en 1972)
La compétition.
Sous l'impulsion de Bobby Fischer, la FIDE a changé les règles pour les matchs de candidats : au lieu de limiter à un certain nombre de parties, il faut gagner un certain nombre de parties. 3 en quart de finale, 4 en demi-finale et 5 en finale, avec un nombre de parties limité à 24. Pourquoi un tel changement ? Parce que Fischer avait imposé que le champion du monde soit titré non pas après un certain nombre de parties (favorisant le tenant du titre en cas d'égalité) mais en gagnant x parties. Dès lors, on applique la règle aux candidats.
Les quarts de finale.
Il faut donc gagner 3 parties pour franchir le premier cap. Les matchs se déroule en janvier-février 1974.
Un match ne dure pas longtemps : Spassky contre Byrne à Porto Rico. Après deux nulles, Spassky gagne deux parties, puis sa 3e victoire dans la 6e (3-0). Pas de surprise.
Un autre n'est pas plus serré. A Moscou, le jeune Anatoli Karpov entre en scène contre Lev Polugaïevsky qui, dispute aussi son premier match des candidats. Karpov détruit la défense Sicilienne de son adversaire : 3 gains dans les parties 4,6 et 8 et que des nulles autrement. Rien à dire. Une entrée convaincante contre un joueur réputé fragile.
Augusta est connu pour son parcours de golf où se joue le Masters. En janvier 1974, Victor Kortchnoi affronte Henrique Mecking. Kortchnoi domine le match mais la conclusion se fait attendre : des victoires dans les parties 5 et 7, puis un gain du Brésilien dans la 12e. Le natif de Leningrad conclue le match dans la 13e par cette troisième victoire (3-1 et 9 nulles).
Enfin à Las Palmas, on attendait un match Petrossian-Portisch serré, tant les deux joueurs sont solides. L'ancien champion du monde arrive à faire le break et gagne les parties 5 et 9, les autres sont nulles. Portisch réduit le score (1-0 10e partie) et égalise à 2-2 en gagnant une longue finale de tours dans la 12e. Petrossian a le dernier mot et remporte le plus serré de ces quarts de finale (3-2 et 9 nulles).
Demis-finale.
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| Spassky réfléchit alors que Karpov observe l'échiquier. |
On se retrouve entre Soviétiques qui sont les seuls représentés. A Leningrad, Boris Spassky affronte Anatoli Karpov. Spassky a retrouvé de la motivation et gagne une belle partie avec les Noirs dès la 1ere manche. Mais c'est son chant du cygne : Karpov égalise dès la 3e partie, prend l'avantage dans la 6e, puis ajoute une 3e victoire dans la 9e. Et comme il faut gagner 4 parties dans ce tour, le jeune prodige s'impose une autre fois dans la 11e. 4-1 : c'est une forme de passation de pouvoir, entre deux champions mais aussi entre deux générations.
L'autre demi-finale se joue à Odessa entre Tigran Petrossian et Victor Kortchnoi. Trois ans plus tôt, Petrossian avait eu Kortchnoi à l'usure dans un match fermé. Cette fois il faut gagner. Dès la 1ere partie, Kortchnoi mate l'Arménien. Dans la 3e, deuxième gain de Kortchnoi. Petrossian gagne la 4e et Kortchnoi ajoute un 3e point dans la 5e. Et puis... Petrossian abandonne le match. Il s'est passé des incidents entre les deux joueurs : Kortchnoi reproche à Petrossian de faire du bruit (Petrossian est sourd et débranche son appareil auditif) et il tape avec des pieds dans la table de jeu. Kortchnoi aurait menacé Petrossian de le frapper. On ne saura jamais exactement le fin mot de l'histoire mais Petrossian abandonne et chercha à faire disqualifier Kortchnoi. Il n'y parvint pas.
La finale... du championnat du monde sans le savoir.
A Moscou en septembre, Karpov et Kortchnoi se retrouvent. Ils s'entendent bien et ont disputé des matchs d'entraînement ensemble. Mais les relations se déteriorent au moment du match : au départ, un désaccord sur l'horaire (Karpov est un lève-tard et demandait à repousser l'heure de début des parties, Kortchnoi aurait refusé). Puis l'impression que tout le pays soutenait Karpov s'ajoute. Le jeune champion remporte les parties 2 (un modèle de préparation) et 6 et mène 2-0. Il faut cependant gagner 5 parties mais le match se limite à 24. Après la victoire dans la 17e partie, Karpov mène 3-0, c'est virtuellement fini.
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| Kortchnoi à gauche contre Karpov, à droite. |
C'est sans compter la volonté indomptable de Kortchnoi : il gagne la 19e (1-3) et miniaturise Karpov (19 coups) dans la 21e (2-3). La 24e partie est retransmise à la télévision. Kortchnoi, avec les Noirs, ne peut pas vraiment vaincre Karpov, qui a clairement faibli sur la fin du match.
Et la suite ?
A 23 ans, Anatoli Karpov remporte le tournoi des candidats et devient le challenger de Bobby Fischer. Le match est très attendu mais n'a pas eu lieu. Fischer, dont les exigences sont infinies, refuse de répondre à un dernier ultimatum du président de la FIDE -l'ancien champion du monde Max Euwe-. Le 24 avril 1975, il est officiellement déchu de son titre et Karpov devient champion par forfait.
Ce forfait, Karpov l'a traîné pendant toute sa carrière : il a cherché à justifier son titre de champion du monde par une participation aux grands tournois. Et il a souvent triomphé, étant le plus victorieux de tous les champions.
Bobby Fischer, lui, s'est enfermé. Un match contre Karpov en 1976 a été négocié mais tout s'interrompit.
Enfin Victor Kortchnoi était trop indépendant pour accepter sa situation. En juillet 1976, il profite d'un tournoi à Amsterdam pour demander l'asile politique aux Pays-Bas. Il est passé à l'Ouest.


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