9.5.26

Petite histoire des candidats. Episode 11. La rage de vaincre d'un homme seul.

 Le monde des échecs avait eu son moment de gloire avec la politisation du match Fischer-Spassky en 1972. Après le retrait de l'Américain, tout semblait rentrer dans l'ordre. Mais la défection d'un homme, frustré de ne pas aller au bout de son rêve, empêché par un régime politique qui a choisi un jeune homme de 20 plus jeune, fait revenir le politique dans le monde des 64 cases. La rage de vivre de Victor Kortchnoi, sa rage de vaincre finit par emporter tout sur son passage.

 

 Le contexte .


Juillet 1976. A la fin du tournoi IBM d'Amsterdam, qu'il vient de gagner avec l'Anglais Tony Miles, Victor Kortchnoi franchit le Rubicon, auquel il s'était préparé depuis de longs mois : il demande l'asile politique. Considéré comme le principal rival d'Anatoli Karpov, le natif de Leningrad est devenu un traître, un renégat qu'on efface des tablettes soviétiques. Les autorités de Moscou veulent même le disqualifier mais le président de la FIDE, l'ancien champion du monde Max Euwe, tient tête et refuse.

Les qualifiés.


Comme en 1973, deux tournois interzonaux qualifient trois joueurs. Victor Kortchnoi, finaliste du précédent cycle, et Bobby Fischer, ex-champion du monde, sont qualifiés d'office. A Bienne, Bent Larsen a retrouvé sa forme d'il y a 6-7 ans et se qualifie brillamment. Derrière, Tigran Petrossian, Lajos Portisch et Mikhaïl Tal terminent deuxième ex-æquo ; un match à trois les départage et c'est Tal qui est éliminé.
A Manille, c'est le jeune Henrique Mecking qui l'emporte devant le Soviétique Polougaïevsky et le Tchécoslovaque Vlastimil Hort.

On reste toutefois dubitatif sur la participation de Bobby Fischer. D'ailleurs, ce dernier ne répond pas. Il est remplacé par ... Boris Spassky, en tant que précédent champion du monde. Pourtant à Manille, il n'avait terminé qu'à la 10e place. La chance sourit aux titrés.

Les quarts de finale.

Changement de règlement encore une fois. Le nombre de parties est limité et on n'arrête plus le match à un certain nombre de parties gagnées. Il faut marquer 6,5 points en 12 parties maximum pour se qualifier.

Rotterdam accueille le premier quart entre Lajos Portisch et Bent Larsen. Le Danois a retrouvé la forme mais son jeu reste toujours peu adapté au format d'un match. Le match est spectaculaire : 3 nulles en 10 parties. Le GMI hongrois ouvre la marque dès la partie initiale ; Larsen égalise dans la 3e. Deux gains de Portisch (4 et 6) sont suivis d'une victoire de Larsen (7e) et d'une 4e victoire (8e). En gagnant sa 5e partie, le Magyar conclut le match par 6,5 à 3,5.

Lucerne accueille le deuxième quart entre Polougaïevsky et Mecking. Beaucoup pensent que c'est l'heure du Brésilien mais les nerfs manquent. "Polou" gagne la 2e partie. Mecking ne trouve pas la faille. Toutes les autres parties sont nulles et le Soviétique l'emporte 6,5-5,5.

Reykjavik n'est pas un bon souvenir pour Boris Spassky. Mais c'est en Islande qu'il est opposé à Hort. L'ancien champion du monde prend l'avantage dans la 3e partie. Le sémillant Tchécoslovaque égalise dans la 10e. 6-6 après 12 parties ; on doit jouer une prolongation. Mais juste après la 12e, Spassky ressent de violentes douleurs à l'estomac. On doit l'opérer d'urgence pour une appendicite. On demande à Hort s'il accepte de repousser la suite du match pour que Spassky puisse se soigner. Il accepte et fait preuve d'une grande sportivité. Le match est arrêté pour deux semaines. Hort a payé cher sa sportivité mais il ne l'a pas regretté pour autant : après deux nulles, la 15e doit lui revenir mais il perd au temps. Il n'arrive pas à égaliser dans la 16e partie et doit accepter le match nul. Spassky l'emporte finalement 8,5-7,5.

Terminons par le match le plus attendu et le plus tendu : Kortchnoi-Petrossian, qui se joue à Il Ciocco, dans la douce Toscane italienne. Les deux se détestent, au-delà de leur idéal politique. Ils ne se parlent pas, n'échangent que par arbitre interposé. Comme on peut s'y attendre, la rencontre est serrée. Kortchnoi marque le premier point (5e) mais Petrossian égalise aussi (6e). Puis vient la 8e partie : alors qu'il a une meilleure position, Petrossian commet une gaffe incroyable qui donne la qualité immédiatement. Kortchnoi la prend et s'impose. Mais l'analyse montra aussi que Petrossian aurait pu renverser le cours de la partie (avec l'ordinateur c'est plus simple !). Quoiqu'il en soit, avec cette deuxième victoire, Kortchnoi prend l'avantage et ne laisse aucune prise. Il gagne le match par 6,5 à 5,5.


Demi-finales.


Le lac Léman est le théâtre des deux demi-finales des candidats : une du côté suisse à Genève, l'autre du côté français à Evian pour le seul match des candidats ayant jamais eu lieu sur notre sol. Cette fois, les matchs sont limités à 16 parties avec le premier qualifié à 8,5 points.

A Genève, Spassky et Portisch s'affrontent. Si Spassky se montre en meilleure forme que contre Hort, il doit courir après le score : Portisch gagne les parties 3 et 8, Spassky les 5 et 9. Portisch manque une occasion dans la 11e. Spassky fait la décision par une belle victoire dans la 13e et une autre dans la 14e. La 15e est nulle ; Spassky gagne par 8,5 à 6,5.

Evian accueille le match Kortchnoi-Polougaïevsky. Le Soviétique est un très bon joueur, un superbe théoricien et un joueur très bien préparé. Mais il n'a pas les nerfs, ni l'engouement idéologique pour s'opposer à un homme comme Kortchnoi. Il est dépassé par les événements : après 7 parties, le dissident mène 6-1 ! Polougaïevsky remporte la 8e partie, pour l'honneur. Les parties restantes sont nulles et Kortchnoi se qualifie rageusement 8,5-4,5.

 

La finale.

Belgrade accueille la finale des candidats 1977. Elle oppose Victor Kortchnoi à Boris Spassky, comme 9 ans plus tôt. Spassky l'avait nettement emporté à l'époque.
Le scénario de Belgrade est différent : déjà parce que l'ambiance est particulièrement lourde. Kortchnoi accuse Spassky, qui menace de se retirer. Les deux hommes s'appréciaient pourtant et Spassky n'avait pas signé la lettre des grands-maîtres soviétiques condamnant la défection de Kortchnoi. Un exemple ? Dans la 10e partie, Spassky se met à réfléchir devant l'échiquier de démonstration, qui se trouve dans la pièce où il peut se détendre ; il ne revient devant la table que pour jouer son coup. 

La volonté de l'apatride dévaste l'échiquier : dans un match prévu en 20 parties, le score est déjà scellé à mi-parcours : 5 victoires et 5 nulles pour Kortchnoi ! Mais, comme dans un mauvais scénario, ce dernier connaît un énorme passage à vide et Spassky revient en gagnant 4 parties de suite ! Le score n'est plus que de 7,5-6,5 après 14 parties. Deux nulles suivent, puis deux gains de Kortchnoi qui lui donnent le gain du match : 10,5 à 7,5. 

 

Et la suite ?

Si les matchs des candidats avaient donné lieu à des tensions et des incidents, il ne sont pas grand-chose au vu des incidents et du scénario du match Karpov-Kortchnoi qui se dispute à Baguio, aux Philippines, en août 1978. Karpov l'emporte après 32 parties (deux de moins que le match Alekhine-Capablanca), après avoir connu une "remontada" : menant 5-2 après 27 parties, il est rejoint par Kortchnoi 4 parties plus tard. Quant aux nombreuses péripéties, scandales et autres, ils peuvent faire l'objet d'un livre entier (et même de films comme "La diagonale du fou").

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