31 décembre 1990 : Garri Kasparov et Anatoli Karpov disputent la 24e et dernière partie de leur championnat du monde. Les deux Soviétiques concluent leur 5e match par une partie nulle. Mais deux ans plus tard, ces deux phrases deviennent caduques. Le monde change, celui des échecs aussi et le nouveau cycle des candidats le manifeste tout à fait.
Le contexte.
Le monde né de la guerre froide est en plein bouleversement. Mais ce qui est certain, c'est que les échecs soviétiques dominent. L'émergence d'une nouvelle génération semble consolider la mainmise d'un pays qui disparaît fin 1991. Dans le même temps, d'autres talents émergent et l'Occident pense enfin avoir les joueurs pour battre en brèche la suprématie russo-soviétique qui dure depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Les qualifiés.
La globalisation du monde des échecs incite la FIDE à réorganiser son système de qualification pour le cycle des candidats. Elle transforme les 3 tournois fermés en un open de 64 joueurs, qui qualifie 11 joueurs. Heureusement, il n'y a pas eu besoin de barrage pour départager les ex-aequo.
Ce tournoi interzonal a contrarié de jeunes ambitieux : que ce soit l'Américain Gata Kamsky 51e) ou le Français Joël Lautier (29e) -en tête après 4 rondes-. Les vétérans aussi y ont laissé leurs espoirs : les anciens champions du monde Mikhaïl Tal (36e) et Vassily Smyslov (53e) ou d'autres habitués des candidats comme Lajos Portisch (48e). D'ailleurs, seuls 4 joueurs du cycle précédent ont réussi à se qualifier.
Outre Anatoli Karpov, les demi-finalistes des candidats précédents sont automatiquement qualifiés : je rappelle qu'il s'agit de Jonathan Speelman, Jan Timman et Arthur Youssoupov.
Les 11 qualifiés de l'interzonal de Manille sont dans l'ordre du classement : Boris Gelfand et Vassily Ivanchuk, les deux grands espoirs soviétiques. L'Indien Vishy Anand (champion du monde junior 1987), l'Anglais Nigel Short, le Hongrois Gyula Sax, le Suisse Viktor Kortchnoi (60 ans en 1991), l'Allemand Robert Hübner, le Yougoslave Predrag Nikolic, les Soviétiques Leonid Youdassine, Sergei Dolmatov et Alexeï Dreev.
La formule reprend celle des cycles précédents.
Les huitièmes de finale.
Ce premier tour se dispute en janvier-février 1991. Il se joue au meilleur des 8 parties.
A Madras, Vishy Anand (surnommé Lucky Luke en raison de sa vitesse de réflexion) écrase Alexeï Dreev 4,5-1,5. L'Indien avait ouvert le score dans la partie 1, Dreev a égalisé dans la 3e ; Anand conclut la série par 3 victoires.
Sarajevo accueille deux matchs. Jan Timman l'emporte sans trop d'inquiétude sur Robert Hübner : des gains dans les parties 3 et 5, des nulles dans les autres et une qualification 4,5-2,5. L'autre match oppose Nikolic à Boris Gelfand. Celui-ci est désigné par Garri Kasparov comme étant son rival le plus dangereux (avec ou sans Karpov ?). L'entrée en lice du natif de Minsk est laborieuse : Nikolic gagne la 2e, Gelfand égalise dans la 3e et prend l'avantage dans la 6e. Pourtant, le Yougoslave égalise dans la 8e et dernière partie et force la prolongation. La victoire de Gelfand dans la 10e le qualifie mais ce fut dur (5,5-4,5)
Wijk aan Zee a accueilli deux autres matchs. Kortchnoi-Sax est un autre duel de vétérans. Kortchnoi ouvre le score (5e) et Sax égalise dans la suivante. Il faut encore la prolongation pour départager les deux joueurs : Kortchnoi gagne la 9e et annule la 10e pour se qualifier par 5,5-4,5. L'autre match oppose Dolmatov à Youssoupov : ce sont deux amis, entraînés par Mark Dvoretzky, un des plus grands entraîneurs de l'histoire. Le match est sans compromis ; Dolmatov prend l'avantage dans la 5e partie. Youssoupov gagne au pied du mur dans la 8e. Dans la prolongation, il gagne la 9e mais Dolmatov égalise dans la 10e. Nouvelle prolongation : Youssoupov gagne la 11e et maintient la nulle dans la 12e et se qualifie (6,5-5,5).
Londres accueille le derby britannique entre Speelman et Short. Là aussi nous avons un duel serré et spectaculaire. Short marque d'entrée, Speelman marque deux gains (parties 3 et 5) avant que Short ne rétablisse l'égalité. On joue les prolongations et c'est Short qui gagne la 10e partie et se qualifie (5,5-4,5) pour prendre sa revanche du cycle précédent.
Enfin Riga oppose Ivanchuk et Youdassine. Le natif de Lvov (Lviv aujourd'hui) est sans pitié pour son futur ex-compatriote : 4 gains pour commencer et une nulle pour finir le travail (4,5-0,5).
Des quarts à Bruxelles.
En août, tous les quarts de finale auront lieu à Bruxelles. Anatoli Karpov entre en lice, contre Vishy Anand pour un duel d'anciens champions du monde junior (et de champions du monde après coup).
La partie n'a pas été facile pour Karpov : il a certes gagné la 4e mais Anand gagne avec les Noirs la 6e partie. Et plusieurs parties ont été difficiles pour le Soviétique ; il s'en sort en gagnant la 8e et dernière. La qualification 4,5-3,5 en dit plus sur le potentiel d'Anand (qui avait battu Karpov quelques mois plus tôt à Linarès) que sur Karpov.
Le match Timman-Kortchnoi a eu peu de suspens : deux victoires du Batave dans les parties 2 et 3 ont eu raison du vétéran qui s'incline 2,5-4,5. Timman fait belle impression mais contre des joueurs plus âgés que lui.
Le match Short-Gelfand a bien commencé pour le Soviétique : il gagne d'emblée. Mais Short s'impose dans les deux suivantes et ajoute un gain dans la 5e partie (3,5-1,5). Gelfand revient dans le match en gagnant la 6e. Condamné au gain dans la 8e, il s'incline et perd le match 3-5. C'est un des grands espoirs de la nouvelle génération qui prend la porte.
Enfin on a Ivanchuk-Youssoupov. Depuis ses victoires contre Youdassine et au tournoi de Linarès (où il a devancé et battu Kasparov et Karpov), Ivanchuk fait figure d'épouvantail de ce cycle. Sa défaite dans la 2e partie contre Youssoupov ne l'a pas démoralisé : il gagne les parties 3 et 5 et mène d'un point avant la 8e partie. Youssoupov joue son va-tout et fait craquer Ivanchuk : il égalise. Craquer est le bon mot car le génial futur ukrainien explose psychologiquement. Il perd dans la 9e et abandonne de dépit dans la 10e alors que Youssoupov vient de proposer nulle. Sa nervosité l'a trahi et c'est le solide Youssoupov qui se qualifie 5,5-4,5.
Demi-finales andalouses.
En avril 1992, les demi-finales se jouent à Linarès, terre du plus grand tournoi de l'année. 10 parties départagent les protagonistes.
Youssoupov et Timman se retrouve, 6 ans après leur précédent match où le désormais russe (qui s'est installé en Allemagne et obtiendra plus tard la nationalité allemande) s'était largement imposé. D'ailleurs, c'est lui qui gagne la 1ere partie. Après deux nulles, Timman égalise, puis Youssoupov gagne à nouveau. C'est néanmoins le Néerlandais qui fait la différence : 3 gains avec les Blancs lui permettent de gagner par 6 à 4 et de retrouver la finale des candidats.
L'autre demi-finale oppose Anatoli Karpov et Nigel Short. La victoire initiale de Karpov semble confirmer les pronostics et infirmer l'envie de Kasparov de voir un autre challenger que Karpov. Pourtant, le scénario change : Short score 4 gains avec les Blancs (parties 4,6,8 et 10) et retourne le match. Karpov gagne la 7e pour égaliser à 2-2 mais son incapacité à défendre avec les Noirs lui coûtent cher. Pour la première fois de sa carrière, Karpov perd un match contre quelqu'un d'autre que Kasparov (et pour le titre mondial, c'est la seule fois dans cette situation). Short a montré qu'il avait pris une autre dimension et réalise un fantastique exploit.
| Nigel Short notant le 8e coup de Karpov dans la 8e partie du match. Un gain décisif pour l'Anglais qui reprit l'avantage. |
Finale castillane.
San Lorenzo del Escorial, se trouve juste à côté du palais monastère du même nom, pas très loin de Madrid. Il accueille la finale des candidats inédite : pas un Soviétique ou un Russe ou même un ex-Soviétique n'est qualifié. Short et Timman sont à l'apogée de leur carrière.
Le match n'a pas été d'un niveau extraordinaire et Kasparov n'a pas dû beaucoup suer en analysant les parties. La finale est prévue en 14 parties.
Timman marque le premier point (2e); Short réplique par deux gains consécutifs (3e et 4e). Timman égalise dans la 7e. L'Anglais plante deux gains dans les parties 9 et 10, puis Timman réduit l'écart dans la 11e. Le 5e gain du match de Short dans la 12e scelle ce match qui se conclut par une nulle, dans une position supérieure pour l'Anglais, dans la 13e partie : 7,5-5,5 pour Nigel Short, qui devient le premier britannique à jouer un match pour le titre mondial depuis qui ? Isidore Gunsberg en 1890.
Et la suite ?
Ce cycle marque un tournant et une rupture qui prendra plus d'une dizaine d'années avant de refermer les plaies. Considérant la bourse du match insuffisante, Nigel Short propose à Garri Kasparov de rompre avec la FIDE et d'organiser le championnat du monde avec d'autres sponsors (dont le Times). Malgré son talent, Short n'a pas du tout résisté à Kasparov : l'Anglais ne gagne sa seule partie (la 16e) qu'après 6 victoires de Kasparov, qui gagne 12,5-7,5.
Après avoir décidé d'exclure Kasparov et Short, la FIDE tente de sauver les meubles. Et c'est Karpov qui accepte l'idée d'un match contre Timman. Le Russe s'impose facilement (12,5-8,5). C'est même un nouveau coup de fouet à sa carrière qu'il doit donc à son plus grand rival ! Sa défaite contre Short avait marqué les esprits et le sien ; le déclin semblait bien réel cette fois. Avec ce nouveau titre, il retrouve une nouvelle ambition, qui s'est traduite par son incroyable succès à Linarès en mars 1994.
Ce cycle marque bien une fin : celle d'un cycle structuré d'un championnat du monde, avec ses qualités et ses défauts mais qui avait le mérite d'être crédible. C'est aussi la création de deux organisations parallèles bancales : d'un côté la PCA de Kasparov (qu'il sabordera plus tard) bien appuyée financièrement, de l'autre la FIDE qui cherche et trouve le moyen de résister.
Pour d'autres, ce cycle marque une autre fin : celle de Victor Kortchnoi. Candidat depuis 1962 (à l'exception de 1965), sa présence était la dernière. Enfin pour Gelfand et Ivanchuk, leurs espérances de titre mondial a pris un sacré coup ; surtout pour Ivanchuk car Gelfand a eu plus tard du succès.
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