14.7.26

Petite histoire des candidats. Episode 17. 1994-1995/6. Deux cycles pour le prix d'un.

La rupture Kasparov-Short avec la FIDE a provoqué l'apparition de deux championnats du monde. Soutenu par quelques gros sponsors, Kasparov a créé la Professionnal Chess Association, qui veut redynamiser les compétitions d'échecs (avec notamment un spectaculaire cycle de tournois rapides). Quant à la FIDE, elle essaie aussi de s'adapter, en changeant une partie de son cycle du championnat du monde. Deux fédérations s'affrontent, comme en boxe, avec des joueurs qui naviguent entre l'une et l'autre, dans un calendrier restreint, les forçant plus ou moins à choisir leur cycle.

Le cycle PCA.

Ce cycle a été court, car il s'est étalé sur 9 mois. 7 candidats ont été qualifiés par un open qualificatif en décembre 1993. Il s'agit de l'Anglais Michael Adams, de l'Indien Vishy Anand, des Américains Gata Kamsky et Boris Gulko, des Russes Vladimir Kramnik et Sergei Tiviakov et de l'Ukrainien Oleg Romanichin. Bien sûr, avec seulement 7 qualifiés, l'open a fait des déçus, à commencer par le Letton Shirov (8e et premier non-qualifié), le Bulgare Topalov ou la jeune championne Hongrois Judit Polgar, qui échoue d'un demi-point comme Shirov.

Les qualifiés sont rejoints par Nigel Short, le battu du match contre Kasparov.

 Quarts de finale.

Ce premier tour se dispute à New York, dans une tour qui porte le nom d'un type qui veut le prix Nobel de la paix en faisant la guerre et en insultant tout le monde. Les joueurs sont départagés sur 8 parties longues.

Le match Anand-Romanichine n'a pas réservé de suspens et on se doutait un peu : deux gains de l'Indien dans les parties 2 et 3 font le break. Le 3e point est inscrit dans la 7e et dernière partie. Anand gagne 5-2.

Le match Kramnik-Kamsky était celui des prodiges, candidats sérieux à la succession de Garri Kasparov. C'est quand même une surprise de voir Kamsky l'emporter aussi largement : il gagne les deux premières parties. Puis après 3 nulles, il remporte la 6e et s'impose 4,5-1,5.

Le match entre Nigel Short et Boris Gulko  ne paraissait pas trop compliqué pour l'Anglais,opposé à un vétéran. Pourtant, c'est Gulko qui marque le premier (2e partie). Short réagit aussitôt et gagne (3e) mais il n'y a que des nulles après. On continue en prolongation et l'Anglais inscrit le point victorieux dans la 11e partie : 6,5-5,5 pour une qualification laborieuse.

Dernier match entre Adams et Tiviakov. Un vrai combat de boxe : Adams gagne les deux premières parties et Tiviakov s'impose dans les deux suivantes. Après une nulle, Adams reprend l'avantage, annulé aussitôt par une victoire du Russe. On joue les prolongations ; 5 nulles suivent avant le gain d'Adams dans la 14e partie qui le qualifie (7,5-6,5).

Demi-finales.

En septembre 1994, Linarès accueille les demi-finales des candidats. 10 parties sont prévues lors de ce tour.

Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'on a eu deux cartons. Un score identique : 5,5-1,5 pour les vainqueurs et une déroute anglaise.

Effectivement ,Vishy Anand a pulvérisé Michael Adams. 3 victoires pour commencer, une quatrième dans la 5e et une qualification facile pour le champion indien.

Dans l'autre match, Gata Kamsky a brisé Nigel Short. Lui aussi commence par 3 succès. Short remporte bien la 4e mais c'est le lot de consolation car Kamsky gagne les deux suivantes. La 7e partie est nulle et qualifie l'Américain.

Finale.

A Las Palmas en mars 1995, Vishy Anand et Gata Kamsky se retrouvent. Ce sont clairement les meilleurs joueurs de leur époque, à part les deux K. La finale se joue en 12 parties. 

Kamsky s'impose dès la partie initiale, bon signe. Pourtant, Anand égalise dans la 3e. L'accumulation de la fatigue (on verra pourquoi plus tard) joue contre Kamsky qui finit par craquer : Anand gagne la 9e partie puis la 11e et devient challenger de Garri Kasparov (victoire 6,5-4,5).

 

Cycle FIDE 

Après avoir sauvé son championnat du monde, la FIDE a décidé de changer son cycle de qualification pour le match suprême. Le champion du monde sera reversé dans le cycle ; certes pas tout de suite, il arrive en demi-finale, mais c'est une petite révolution dans la mesure où il n'attendra plus que son challenger s'épuise à venir à lui sans qu'il ne fasse rien.

Pour autant, la FIDE a qualifié  10 joueurs pour son cycle des candidats. Plus deux, soit Jan Timman (finaliste) et Artur Youssoupov (devenu Allemand) comme ancien demi-finaliste. Les 10 qualifiés sont le Biélorusse Boris Gelfand (avant qu'il ne s'installe en Israël NDLR), le Néerlandais Paul Van der Sterren, l'Américain Gata Kamsky, les Russes Alexandre Khalifman, Valéri Salov et Vladimir Kramnik, l'Anglais Miohael Adams, l'Israélien Léonid Yudasin, l'Indien Vishy Anand et ... Joël Lautier. Notre GMI français devient le premier joueur français à se qualifier pour un cycle des candidats (même si Boris Spassky avait participé en tant que Français au tournoi de 1985 mais il avait été sélectionné par l'organisation).

Notons au passage ceux qui sont aussi dans le cycle PCA : Adams, Anand, Kamsky, Kramnik. Et dans la liste des non-qualifiés (qui ont tenté mais qui ont échoué), on retrouve les Shirov, Ivanchuk, Polgar ou Bareev ou Kortchnoi. Plusieurs joueurs avaient décidé de ne pas participer au cycle PCA comme Ivanchuk.

Quarts de finale.


C'est Wijk aan Zee, théâtre du premier grand tournoi de l'année civile, qui accueille ce tour en janvier 1994. Il faut se qualifier sur 8 parties.

Le duel russe entre Salov et Khalifman a été expédié : 5-1 pour Salov, qui a gagné 4 parties (1,3,4 et 6) et dont le niveau de jeu le place comme un candidat très sérieux.

Entre Kramnik et Yudasin, le suspens n'a pas été très grand : vainqueur dès la 1ere partie, Kramnik a contrôlé son adversaire, avant de remporter la 5e. 4,5-2,5 et une qualification sans histoire pour l'ex-protégé de Kasparov.

Kamsky n'a pas fait de quartier contre Van der Sterren. Celui-ci est sur ses terres mais sa qualification a été une vraie surprise. Il se bat bien contre le prodige américain mais le match est plié assez vite : Kamsky gagne les deux premières, perd la troisième mais gagne la quatrième partie. Ensuite, 3 nulles assurent la qualification 4,5-2,5.

Un scénario similaire s'est déroulé dans le match Anand-Youssoupov. Anand gagne deux parties de suite, Youssoupov réduit l'écart mais s'incline aussitôt. Qualification de l'Indien par 4,5 à 2,5, qui est là aussi sans surprise.

Boris Gelfand et Michael Adams se sont affrontés dans un duel serré. Mais c'est Gelfand qui prend la main dans la 4e partie ; Adams égalise immédiatement, suivi d'un nouveau gain de Gefland. Contraint de gagner la 8 et dernière partie pour arracher la prolongation, Adams s'incline finalement et Gelfand se qualifie par 5 à 3.

Reste enfin le duel entre Jan Timman et Joel Lautier. L'expérience a clairement fait la différence entre ces deux joueurs hyper bien préparés. Timman a gagné la 2e, Lautier la 3e et Timman reprend l'avantage dans la 5e. Lautier n'est pas parvenu à égaliser et est éliminé 3,5-4,5. Une vraie déception alors que Timman semblait un adversaire à sa portée (en plus c'était le vétéran de ces matchs).

Les demi-finales.

L'Inde montre son intérêt pour "son" jeu. La ville de Sanghi Nagar, dans la banlieue de Hyderabad, au centre de la péninsule, accueille les 3 demi-finales.

Tout ces matchs ont été serrés et se jouent sur 8 parties.

On pouvait s'y attendre : Salov écarte Timman 4,5-3,5 et prend sa revanche sur le match perdu en 1988. Pourtant, Timman avait marqué dès la première partie. Des gains dans les parties 4 et 7 ont permis au Russe de renverser la situation.

Scénario similaire entre Boris Gelfand et Vladimir Kramnik. Autre duel de successeurs annoncés des deux K. Cette fois, c'est dans la 3e que Kramnik marque le premier gain. Gelfand égalise aussitôt. La 8e partie est dramatique : Gelfand l'emporte et se qualifie 4,5-3,5.

Anand joue dans son pays et affronte Kamsky. Les deux sont encore en course dans l'autre cycle (ce qui n'est plus le cas de Kramnik). L'Indien prend une avance déterminante lorsqu'il s'impose dans les parties 3 et 4. Il mène 3,5-1,5. Mais Kamsky remporte les parties 6 et 7 et égalise. Après une nulle, on joue la prolongation. L'Américain provoque l'effondrement d'Anand et s'impose dans les deux parties. Victoire 6-4. Quelques mois plus tard, Anand prend sa revanche en finale des candidats (voir cycle PCA).

Finales de candidats.

Oui, il y a deux finales de candidats. Car Anatoli Karpov entre en lice en février 1995. Il est opposé à Boris Gelfand. Le match, comme l'autre, se joue au meilleur des 10 parties.

Après deux nulles, Gelfand gagne la 3e. Mais c'est une illusion : Karpov gagne 4 des 6 parties suivantes (4,6,7 et 9) pour écraser en fin de compte Gelfand. Victoire 6-3.

Le match Kamsky-Salov promettait beaucoup tant les deux joueurs avaient montré du talent et du caractère. Il n'en fut rien. Kamsky n'a fait qu'une bouchée du Russe, en le battant dans les parties 1,3,5 et 6. Les autres ont été nulles. Une qualification facile (5,5-1,5) mais qui a consommé beaucoup d'énergie à Kamsky. Un mois plus tard, il devait affronter Anand et finale des candidats PCA et il a fini par craquer (voir plus haut).

 

Et la suite ?

A l'automne 1995, Kasparov et Anand se retrouvent dans une des tours du World Trade Center. Même s'il a gagné le premier, Anand s'est complètement effondré en deuxième moitié de match et Kasparov s'est largement imposé (10,5-7,5).

En juin-juillet 1996, Elista, capitale de la République russe de Kalmoukie, dont le président de la FIDE, Kirsan Iloumjinov est aussi le despote, accueille le match Karpov-Kamsky. Les quatre gains de Karpov entre les parties 4 et 9 ont plié l'intérêt du match. Le champion du monde garde son titre 10,5 à 7,5 aussi.

Cette période a été marquante pour plusieurs raisons :

- La coexistence de deux cycles n'a duré qu'une seule fois, nous le verrons. Les choix des uns et des autres ont bousculé, voire détruits une organisation qui semblait tenir.

- Certains joueurs ont mal supporté leurs échecs : c'est le cas de Kamsky, qui arrête la compétition même si c'est surtout dû à un conflit avec son père. C'est aussi le cas de Valéri Salov qui lâche prise : il abandonne la compétition quelques années plus tard (accusant Kasparov d'avoir brisé sa carrière) et  verse aussi dans le complotisme bien plus tard.

- Anand, lui, a finalement bien digéré sa défaite contre Kasparov et c'est peut-être ça le plus grand enseignement. Comme le fait que la génération née à partir de la fin des années 1960 a poussé dans les cordes celle qui est née quelques années plus tôt.

 

 

 

 

 

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