20.8.26

Petite histoire des candidats. 22e et dernier épisode. 2016 à 2026.

J'ai décidé d'abréger la série en couvrant les 6 tournois des candidats qui se sont déroulés en 2016 et 2026. Celui de 2020-2021 reste particulièrement marquant à cause de la crise de la COVID, qui a interrompu brusquement le tournoi et qui a repris un an plus tard.

 

2016. Kariakin prend sa chance. 

A Moscou, le jeune GMI russe n'est pas le favori.  Les favoris sont plutôt américains (Caruana, Nakamura) ou arméniens (Aronian). On ne sous-estime pas non plus les chances de Vishy Anand. D'ailleurs, le tournoi est très serré.

A la fin du premier tour, Kariakin et Aronian mène la course avec 4,5 points sur 7. Anand est à 4 points. Quant à Caruana (1er Elo du tournoi), il a réalisé 7 nulles comme le Néerlandais Anish Giri. Nakamura, lui, est derrière encore mais il a encore quelques chances, au contraire de Veselin Topalov, qui a perdu 3 parties pour 4 nulles

 

 La 8e ronde permet à Caruana de remporter sa 1ere partie -contre Nakamura-. Anand bat Aronian à la 9e et rejoint Kariakin en tête. La course se fait à trois : Anand bat Kariakin après avoir perdu contre Caruana. Pendant ce temps, Aronian craque une nouvelle fois (perte avec les Blancs contre Svidler). A la 11e ronde, Anand et Caruana sont premiers avec 6,5 points devant Kariakin (6) et Aronian et Giri (5,5). La 12e voit Kariakin battre Anand et rattraper Caruana. La victoire se jouera à la dernière ronde entre les deux car Anand a une mission impossible (qu'il n'a pas réussi) : gagner avec les Noirs contre Svidler.

Pour cette 14e ronde, Kariakin et Caruana s'affrontent. Une nulle suffit au Russe pour se qualifier, au bénéfice du nombre de parties gagnées (3 contre 2). Caruana est obligé de gagner : il tente sa chance mais est contré par le meilleur défenseur du monde et perd.

 

Le classement final montre, une nouvelle fois, l'homogénéité des participants. Seul Topalov est largement décroché et présente un bilan négatif. Le système de qualification joue son rôle dans ce constat.

 Quelques mois plus tard, Kariakin est bien prêt de faire tomber Magnus Carlsen. Il s'incline en prolongation.

2018. Caruana défonce le mur.

 Berlin accueille le prochain tournoi des candidats. La nouveauté est l'apparition du Chinois Ding Liren, premier de son pays à participer à une telle compétition. Il n'a pas joué un grand rôle pour la victoire mais a démontré de grandes qualités pour défendre et rester solide.

 Au classement Elo, Fabiano Caruana n'est pas le favori (il est 5e). Il y a encore du monde : Vladimir Kramnik, Mamedyarov, Kariakin évidemment. Mais il prend tout de suite la commande des opérations : il bat son compatriote Wesley So d'entrée et mène avec 5/7 le premier tour. Seul Mamedyarov arrive à soutenir le rythme avec 4,5 points.

Mais lors de la deuxième moitié du tournoi, Caruana maintient son avance car Mamedyarov n'arrive jamais à faire de meilleurs résultats ; même à la 12e ronde quand Caruana perd contre Kariakin, "Mame" s'incline contre Ding -qui remporte sa seule victoire du tournoi". Fabi termine avec deux succès et a fait la différence contre les moins bien classés (6,5/8 contre les 4 derniers).

Caruana a connu un bond au classement. Quelques mois plus tard, il résiste à Magnus Carlsen pour le seul match où toutes les parties longues se sont terminées par la nulle. Mais trop juste en parties rapides, il est écrasé par le Norvégien.

 

2020-2021. La COVID candidate.

Retour en Russie à Ekaterinbourg. Lorsque le tournoi des candidats est prévu, la crise de la COVID est déjà bien avancée mais nous ne sommes pas encore aux mesures de confinement. Pourtant, un des qualifiés, Teïmour Radjabov, déclare forfait. Le repêché s'appelle... Maxime Vachier-Lagrave. Le Français, bien malheureux dans les différents tournois qualificatifs, se voit offrir une magnifique chance. Et il la saisit.

Les favoris s'appellent Caruana, Ding. Les Russes Nepomniachtchi, Alekseenko et Grischuk sont des outsiders comme MVL, l'autre Chinois Wang Hao.

Le battu du début du tournoi est Ding Liren. Impressionnant depuis plus d'un an, le Chinois paie les différentes mesures de confinement -qui ont contribué à sa fragilité psychologique- et s'incline dans les deux premières rondes. C'est Ian Nepmoniachtchi qui prend la tête avec 3 victoires. Caruana est en retrait. C'est MVL qui réussit à vaincre le leader russe à la ronde 7. Après les parties aller, les deux sont co-leaders : l'histoire est en marche... mais pas dans le sens voulu.

 

 On s'interrogeait depuis un moment sur la pertinence de disputer ce tournoi. Les organisateurs avaient pris des mesures drastiques. Mais l'annonce des différents confinements dans le monde ont forcé l'arrêt du tournoi, pour permettre aux participants de rentrer chez eux. Panique générale. On ne sait pas si le tournoi pourra reprendre et quand.

Finalement, un an plus tard, les 8 acteurs reviennent en Russie pour le terminer.

La dynamique a évidemment changé. Elle est rude pour MVL, qui perd contre Caruana puis Grischuk. Nepo, lui, gère un peu plus : il remporte le tournoi une ronde avant la fin. Sa défaite à la dernière ronde contre Ding -qui a le meilleur bilan de la deuxième moitié du tournoi-, est anecdotique.




Ian Nepomniachtchi a craqué face à Magnus Carlsen. S'étant contenté de tenir dans les préparations, il a fini par exploser, la faute à un mental devenu défaillant.

 

Madrid 2022. Deux places au lieu d'une.

Disputé dans la capitale espagnole, ce tournoi des candidats vit dans l'incertitude : Magnus Carlsen a déclaré ne pas vouloir défendre son titre de champion du monde. Qui alors disputera le championnat du monde ? Est-ce que Ian Nepomniachtchi a digéré sa débâcle contre Carlsen ? Le néo-français Alireza Firouzja poursuivra-t-il sa formidable dynamique ?

En plus, une autre affaire bouleverse le tournoi : Sergey Kariakin est suspendu pour avoir tenu des déclarations pro-guerre au moment de l'invasion russe de l'Ukraine (Kariakin est d'origine ukrainienne). Sa suspension entraîne son exclusion du tournoi. Mais qui pour le remplacer ? Le meilleur Elo... à condition qu'il ait joué un nombre suffisant de parties. C'est ce qu'a fait Ding Liren en Chine, pour obtenir ce repêchage. De surcroît, la FIDE offre une place à Teïmour Radjabov, qui s'était désisté lors du tournoi précédent, en dénonçant les risques liés à son déroulement.

Ian Nepomniachtchi n'a pas souffert dans ce tournoi : il a toujours et en tête dès le début, et seul à partir de la 4e ronde. Avec 5,5/7, il n'y avait que Caruana (5/7) pour lui tenir tête ; les autres sont à 50% et moins.

 La 8e ronde scelle pratiquement le sort du tournoi : Caruana perd contre Nakamura et Nepo prend son point d'avance. Caruana craque même, en tentant de revenir : il n'a marqué qu'1,5 point dans les parties retour. Derrière l'impressionnant russe, c'est la bataille pour une deuxième place, qui pourrait signifier la participation au championnat du monde. Nakamura s'arrache enfin mais Ding fait encore mieux. A la dernière ronde, les deux joueurs s'affrontent. Ding l'emporte, rattrape l'Américain et le devance au classement final.

 

 Un mois après la fin du tournoi, le retrait de Magnus Carlsen est entériné. Le championnat du monde se jouera, pour la deuxième fois de l'histoire (si on écarte le premier organisé), après 1948, sans le champion du monde. Nepomniachtchi était largement favori mais il a littéralement gâché sa chance ; Ding Liren devient champion du monde mais il n'arrive pas à assumer son statut et ses résultats sont calamiteux.

 

Toronto 2024. Le plus jeune vainqueur.

Petite nouveauté : les tournois des candidats mixte et féminin se déroulent en même temps et au même endroit.
 

Avant même son début, le tournoi des candidats 2024 a suscité des interrogations :  la moyenne Elo a baissé de 30 points, largement dû à la participation de l'Azerbaïdjanais Abasov, qui a mérité sa place par la Coupe du monde mais qui est à 110 de la moyenne générale. Est-ce que les différents tournois qualificatifs ne seraient-ils pas défavorables au fait que ce sont les 8 meilleurs joueurs (parmi les 10-15 premiers) qui "devraient" être au tournoi ? Et la qualification au Elo ? Peut-on vraiment voir un Firouzja faire un tournoi fin décembre à Rouen, pour arracher les quelques points qui manquent, pendant que Lenier Dominguez part faire un tournoi en Espagne -qu'il abandonna- pour glaner ces points qui l'auraient qualifié ? La FIDE n'a pas encore tranché.

Nepomniachtchi est bien parti pour la passe de trois. Avec deux victoires, il mène le premier tour, devant le jeune Indien Gukesh Dommaraju, qui est flanqué de son compatriote Praagnanandhaa (dont sa soeur participe au tournoi des candidates) et de Fabiano Caruana ? 

 

 

 Comme en 2022, Caruana s'incline contre Nakamura, qui décolle enfin malgré deux défaites contre l'oursider Vidit. Pendant ce temps, Nepo ronronne et Gukesh va chercher la victoire avec les dents : il prend sa revanche sur Firouzja -complètement dépassé- et prend seul  la tête une ronde avant la fin. Avec 8,5 points, il devance le trio Nepo-Fabi et Naka d'un demi-point. 14e ronde : les quatre joueurs s'affrontent entre eux. Nakamura lâche un pion mais a la paire de fous contre Gukesh. Insuffisant pour l'emporter mais c'est l'Indien qui prend la nulle. Reste Caruana-Nepo : un duel compliqué où Caruana prend l'avantage mais rate le coup décisif... puis Nepo l'égalité puis Caruana rate le gain au 59e coup et Nepo la nulle juste après... avant que l'Américain ne laisse échapper sa dernière chance au 66e coup. Les 40 coups qui suivent ne sont qu'une formalité à défendre pour le Russe, qui était aussi dépité d'un tel résultat. Pour n'avoir pas trop forcé son talent, Nepo rate la victoire lui aussi. C'est Gukesh qui s'impose. Quelques mois plus tard, il devient le plus jeune champion du monde de l'histoire. C'est la première fois depuis 2013 qu'un vainqueur de tournoi des candidats devient champion du monde.

 

 

 

 Chypre 2024. L'outsider ouzbek.

Quand on parle de champion ouzbek,  on pense plus à Abdusattorov, champion du monde en parties rapides. Moins en Javokhir Sindarov ,vainqueur de la Coupe du monde. D'ailleurs, l'absence de plusieurs ténors fait jaser... ou plutôt la présence de joueurs qui ne sont pas dans le top 20 mondial : l'Allemand Bluebaum (seul joueur à avoir gagné deux championnats d'Europe individuel), le Russe Esipenko (40e mondial). Et puis, il y a l'affaire du qualifié au Elo. Pour assurer sa place, Hilaru Nakamura a courageusement affronté des amateurs américains (avec 700 ou 800 points Elo de moins) pour avoir le nombre de parties suffisant pour être sélectionné ainsi. Quand on voit le tournoi qu'il a fait, c'était vraiment une bonne idée ! Les 60 et quelques minutes de réflexion au sortir de l'ouverture contre Sindarov seront le fait marquant de sa présence.

Notons que des interrogations ont été posées sur le déroulement du tournoi : situé à Pegeia, sur l'île de Chypre, il était potentiellement exposé aux missiles iraniens.

Autant le dire de suite : il n'y a pas eu le moindre suspens. Sindarov a écrasé toute concurrence avec 6/7 au premier tour, 1,5 point de mieux que Caruana le second. Et comme ce dernier a encore perdu à la 8e contre Nakamura, le suspens était de facto plié. Anish Giri, le Néerlandais, s'est à un moment invité dans la course. Il a mis un peu de pression sur Sindarov mais n'a pas pu concrétiser. Une ronde avant la fin, il était assuré d'être le challenger de Gukesh.

 A Genève, fin novembre, nous aurons notre championnat du monde. Mais il n'est pas moins vrai que le tournoi des candidats est au coeur de plusieurs réflexions : quel système pour les qualifier et ce, de manière visible et compréhensible ? Il y a un tournoi à élimination directe (Coupe du monde), un open (Grand Suisse), des billets pour les meilleurs résultats cumulés sur une année. Est-ce que la place au Elo ne va pas disparaître (je suis favorable) ? Ne faudrait-il pas changer la formule du tournoi des candidats ? Restaurer les matchs (c'est mon avis). Ne faudrait-il pas augmenter le nombre de candidats ? Faut-il réinjecter le champion du monde dans ce cycle des candidats ? Tout ceci amène une réflexion par rapport à la valeur du classement Elo, à l'organisation des tournois et aux critères de sélection des tournois fermés qui favorisent les uns et défavorisent les autres. Ne faut-il pas non plus réduire la cadence des parties classiques, sachant qu'elles ne sont pas les mêmes au tournoi des candidats et au championnat du monde ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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