C'est probablement le moins connu des tournois des candidats. Et pourtant, il a été incertain et riche en rebondissements. C'est le tournoi des candidats, qui s'est déroulé au printemps 1956 à Amsterdam, où était situé le siège de la FIDE.
Le contexte.
Sur le plan politique, le contexte est moins lourd. L'URSS entame sa destalinisation après la divulgation secrète du rapport secret de Khrouchtchev en février 1956. La tension est moins grande en ce début d'année 1956 (elle l'est beaucoup plus quelques mois plus tard).
Sur le plan échiquéen, les Soviétiques archi-dominent.
Les participants
10 participants, comme en 1950, se disputeront la place du vainqueur. L'Interzonal de Göteborg, disputé en septembre 1955, a qualifié 9 candidats ; seul Vassily Smyslov, le vice-champion du monde, est directement qualifié.
Les Soviétiques sont toujours en masse : ils sont 6. Outre Smyslov, on retrouve ceux qui étaient du précédent tournoi des candidats : David Bronstein, impressionnant vainqueur de l'Interzonal, Paul Kérès, Efim Geller, Tigran Petrossian et ... un petit nouveau dont je vais reparler dans un instant. On notera aussi la présence de deux Argentins : Herman Pilnik et un autre aussi. Ajoutez à cela Laszlo Szabo (Hongrie) et Miroslav Filip (Tchécoslovaquie) du bloc communiste : 3e et 1ere participation respective à ce tournoi.
Mais un fait est à noter : un rajeunissement des cadres. En effet, deux champions du monde junior se sont qualifiés pour ce tournoi : l'Argentin Oscar Panno (seul participant encore vivant) et Boris Spassky (URSS). Ils ont respectivement 21 et 19 ans !
On notera l'absence de Reshevsky l'Américain : il a décliné sa participation au tournoi interzonal. Une façon d'acter la renonciation au titre mondial. Miguel Najdorf n'a pas réussi à se qualifier non plus.
| Les participants. De gauche à droite : Filip, Smyslov, Kérès, Pilnik, Bronstein, Geller, Spassky, Petrossian, Panno, Szabo |
La compétition.
Comme en 1950, chaque participant affronte en parties aller-retour ses 9 adversaires. Qui sont les favoris ? Toujours les mêmes : Smyslov, Bronstein et Kérès. Cependant, on fait beaucoup attention à Efim Geller, champion d'URSS en titre (le championnat d'URSS était le tournoi le plus fort de l'année). Aucun non-Soviétique ne paraît en mesure de lutter pour la victoire, avec ou sans la collusion des Soviétiques entre eux.
Le début du tournoi condamne pratiquement un concurrent et c'est une surprise ! Déjà connu pour sa solidité, la difficulté à le battre et la propension à faire nulle, Tigran Petrossian commence par deux défaites ! Une contre Geller et une contre Bronstein, après la pire gaffe de l'histoire des candidats.
Après 5 rondes, Smyslov est déjà en tête avec 3,5/5 ; Bronstein, Geller et Kérès suivent avec 3 points. Panno et Spassly suivent avec 2,5. A la 7e ronde, Kérès et Geller rejoignent Smyslov, Bronstein suit à un demi-point. Petrossian est revenu à 50% (3,5/7).
La 8e ronde marque un tournant : Smyslov perd contre Spassky alors qu'il avait une partie favorable. Cela profite à Geller qui prend l'avantage et à mi-parcours, il mène avec 6/9 devant Bronstein et Kérès. Smyslov n'est que 4e.
| Le classement à mi-parcours. Les Soviétiques sont devant et les Argentins sont derrière. |
Un autre tournant se produit à la 10e ronde : Geller perd contre Petrossian et Kérès bat Bronstein avec les Noirs. L'Estonien prend la tête (6,5) devant Geller (6), Bronstein et Smyslov (5,5). Efim Geller contre Spassky à la ronde 11. Même si ce n'est pas définitif, ce moment difficile a été fatal au natif d'Odessa. En effet, il se retrouve premier ex-aequo avec 8,5 en compagnie de Smyslov et Kérès après 14 rondes. Ce trio de tête devance d'un point l'autre trio de Soviétiques : Bronstein, Petrossian et Spassky.
A la ronde 15, Kérès et Smyslov se neutralisent mais Bronstein bat Geller et se relance. Mais Bronstein n'a pas le choix : pour gagner le tournoi, il doit marquer des points. Il prend beaucoup de risques contre Smyslov et doit s'incliner. Smyslov prend seul la tête avec un demi-point d'avance sur Kérès. Geller à 1 point, n'a plus beaucoup d'espoir.
La 17e ronde est tragique pour Paul Kérès. Dans une position supérieure contre Filip, il joue un coup négligent et perdant. Sa résistance désespérée pour sauver la nulle n'a pas suffi. La "malchance" du gentleman de Tallinn a encore frappé. Avant la dernière ronde, Smyslov a un point d'avance sur Kérès et Geller ; une nulle contre Pilnik suffit pour gagner le tournoi.
Smyslov finit en force et bat l'Argentin. Il termine avec 1,5 point d'avance sur Kérès, seul deuxième car Geller a encore perdu à la dernière ronde contre Szabo. Ensuite, 5 joueurs se partagent la 3e place.
La victoire de Smyslov est moins large que l'écart final. Mais il a été plus solide mentalement et dans son jeu. Kérès a craqué au moment fatal, en ayant géré son effort global, mais peut-être trop : des nulles rapides quand il n'avait pas l'avantage et quelques positions supérieures mal négociées. Geller, quant à lui, a été brillant mais aussi inconstant : ses deux défaites contre Smyslov ont été décisives comme ses deux défaites aux rondes 10 et 11. Enfin, la prestation du jeune Boris Spassky a été saluée : 3 victoires, 13 nulles et 2 défaites seulement.
Y-a-t-il eu collusion entre les joueurs soviétiques ? Regardez la grille finale : 11 parties décidées -6 blancs, 5 noirs- sur 30, soit un peu plus que le pourcentage de victoires que sur l'ensemble du tournoi (36% contre 39%). Une moyenne de 41 coups (contre 40 à la moyenne du tournoi). Smyslov a fait la différence dans ce mini-championnat (6/10 devant Spassky et Kérès 5,5/10 alors que Geller a 4/10). On verra bien pire.
Que se passa-t-il ensuite ?
En 1957, Vassily Smyslov bat enfin Botvinnik et devient champion du monde (12,5-9,5). Mais le vétéran a préparé sa revanche et le vainc 12,5-10,5.
La domination soviétique demeure sans limite mais de nouveaux noms comptent désormais : outre Spassky, un nom va apparaître au plus haut sommet en 1957 : Mikhaïl Tal.
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