70 victoires sur 112 parties : 35 gains blancs, 35 gains noirs et 42 nulles. Tel est le bilan de ce tournoi des candidats où la combativité et la prise de risque ont atteint un niveau jamais égalé. Là où en 1956, environ une partie sur trois était gagné, là on est à 70%. Pourquoi ? Certainement parce qu'un joueur a changé l'état d'esprit, par sa volonté de gagner encore et encore : Mikhaïl Tal.
Le contexte.
En 1959, les Soviétiques continuent d'archi-dominer le monde. Cependant, quelques joueurs occidentaux émergent. En particulier, un ; un prodige de 16 ans, qui vient de remporter les deux derniers championnat des Etats-Unis : il s'appelle Bobby Fischer.
Mais en URSS le vent du changement souffle dans les voiles des leaders. Si Botvinnik a repris sa couronne mondiale, le jeune Mikhaïl Tal (22 ans) apporte un incroyable vent de fraîcheur par son style offensif, sans complexe et pas toujours très correct -sur le plan analytique-. Il a pourtant remporté les championnats d'URSS 1957 et 1958 (2e derrière Petrossian en 1959). Dans un gotha assez académique où on fait nulle entre grands-maîtres et on tape les "petits", Tal lui n'a peur de personne et encore moins de perdre. Il impose un rythme effréné que tout le monde doit suivre.
Les participants.
Le tournoi des candidats a lieu en Yougoslavie : une partie à Bled, une autre à Zagreb et le tour final à Belgrade. Le nombre de participants est passé de 10 à 8. Sans doute voulait-on réduire le nombre de joueurs soviétiques : ils sont quatre quand même. L'interzonal a exclu deux d'entre eux : Youri Averbakh, condamné par une fin de tournoi trop molle et David Bronstein, battu à la dernière ronde par le modeste Philippin Cardoso, alors qu'une victoire le qualifiait et une nulle lui assurait un match de barrage.
Deux joueurs sont qualifiés d'office : les deux premiers du précédent tournoi des candidats. Smyslov est reversé en tant que vice-champion du monde et Kérès en tant que second.
Les autres ont terminé aux 6 premières places : Mikhaïl Tal et Tigran Petrossian pour l'URSS, Svetozar Gligoric (Yougoslavie) -brillant second de l'interzonal et le local du tournoi(, le futur ex-Hongrois Pal Benkö (né à Amiens !), l'Islandais Fridrik Olafsson (décédé en 2025) et ... le jeune Bobby Fischer (Etats-Unis) qui devient le plus jeune candidat au titre mondial (record toujours en cours) à 16 ans. D'ailleurs celui-ci a choisi comme secondant un autre joueur prometteur : le Danois Bent Larsen.
S'il y a moins de candidats, le tournoi dure plus longtemps : ils s'affrontent 4 fois cela fait 28 rondes. Un vrai marathon.
Qui est favori ? Paul Kérès évidemment mais l'âge (43 ans) n'est-il pas un handicap ? Vassily Smyslov le double vainqueur mais il traverse une période difficile (et il semble qu'il ait fréquenté une joueuse yougoslave durant le tournoi en prime !). Est-ce le moment de Tigran Petrossian, le champion d'URSS en titre ? Et Tal ? Si impressionnant mais qui sort d'une opération et dont la santé est désormais fragile. Et les autres ? Gligoric pourquoi pas car il évolue à domicile mais les autres ne semblent pas avoir de chances.
Le tournoi.
Les premières rondes donnent le ton : on ne va pas faire nulle sans se battre. Les deux premières ont vu 7 des 8 parties gagnées. Tal semble payer son manque d'expérience : il perd contre Smyslov et Kérès dans les rondes 1 et 3 mais comme il gagne les rondes 2 et 4, il reste dans le coup. C'est Petrossian qui commence le plus fort (3,5/4). Fischer et Benkö suivent à un point. A la fin du premier tour, Tal et Kérès ont rejoint l'Arménien. Notons le démarrage lent de Smyslov (3/7) mais le tournoi est encore très long.
Au deuxième tour, Tal prend sa revanche sur Smyslov mais il s'emporte rapidement contre Kérès : ses sacrifices sont trop légers et l'Estonien lui inflige une deuxième défaite. Pour autant, Tal n'est pas décroché : il est à 0,5 point (7 contre 7,5 sur 11 parties) de Kérès. Les deux hommes ne se lâchent pas mais décrochent les autres. Seul Tigran Petrossian semble encore en mesure de les suivre mais il est déjà attardé.
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| Tal contre Smyslov lors de la 8e ronde. Deux champions du monde et deux vainqueurs du tournoi des candidats. L'un l'a été, l'autre ne l'est pas encore. |
A mi-parcours, l'Estonien et le Letton ont pris une nette avance : Petrossian est à 1,5 point de Kérès et Smyslov a déjà perdu toute chance de gagner le tournoi : il est dépassé par ce rythme de victoires et il est sans doute aussi distrait par sa relation déjà évoquée. Gligoric, avec 8/14, tient bien son rang. Par contre, pour le jeune Bobby Fischer, comme pour les autres, l'expérience est rude : Fischer a 2/8 contre les 4 premiers.
Le début du troisième voit un changement clair. Tal accélère furieusement : après une nulle contre Smyslov, il enchaîne trois victoires dont une contre Kérès. Celui-ci s’essouffle devant l'énergie et la réussite de Tal, qui possède deux points d'avance après 18 rondes. Petrossian, lui, n'a pas l'agressivité suffisante pour gagner autant de parties (à 3,5 points de Tal) et Gligoric est 3e à 3 points du leader.
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| Paul Kérès face au jeune Bobby Fischer sous l'oeil de Miroslav Filip (debout à gauche).§ |
Trois gains de Kérès à la fin du troisième tour lui permettent de réduire l'écart : mais d'un demi-point car Tal n'a concédé qu'une nulle à Petrossian. Smyslov se réveille dans ce troisième tour : avec 5,5/7, il revient à hauteur de Petrosian. Quant à Gligoric, il a coincé en fin de tour (0,5/3).
Quatrième tour. Tal et Kérès commencent par une victoire (Smyslov et Fischer respectivement). Mais quand Tal bat Gligoric avec les Noirs, Kérès perd avec les Blancs contre Smyslov. L'écart est de 2,5 points avec 5 rondes à jouer. C'est fini pense-t-on. Pourtant, le Gentleman de Tallinn n'a pas encore dit son dernier mot : il remporte une belle partie avec les Noirs contre Tal et réduit son retard à 1,5 point. A la 26e ronde (antépénultième), Kérès n'a plus qu'un point de retard : il vient de battre Benkö tandis que Tal n'a pas réussi à convertir son avantage contre Petrossian et doit se contenter de la nulle (la 4e contre ce dernier en 4 parties). A la 27e, Kérès bat Gligoric pendant que Tal joue une variante très risquée contre Fischer : le jeune américain a plusieurs fois l'occasion de gagner mais il n'y arrive pas et Tal finit par l'emporter. C'est fini.
Pour avoir tenté de gagner à la dernière ronde contre Olafsson, Kérès finit par perdre mais c'est sans importance. Tal a assuré la nulle contre Benkö, dans une position gagnante. Ce dernier croyait dans la faculté hypnotique de Tal et mit des lunettes noires. En réponse, celui-ci sortit de grosses lunettes de touriste et fit rire tout le monde, Benkö compris.
Le classement final |
Tal a réussi la plus grande performance dans cette formule : 16 victoires pour 4 défaites (dont 3 contre Kérès). Ce dernier a quand même gagné 15 parties mais ses 6 défaites lui coûtent la victoire. Les critiques diront que Tal a surtout marqué contre les non-Soviétiques : il totalise 14,5/16 contre eux et seulement 5,5/12 contre ses trois compatriotes. Mais un tournoi c'est long et un point vaut la même chose contre un ancien champion du monde ou un jeunot de 16 ans.
La tenue de Bobby Fischer a été saluée malgré une performance modeste : Tal l'a battu 4 fois mais il a fait jeu égal avec Kérès et Smyslov, et marque 1/4 contre Petrossian. Il peut se présenter comme le meilleur dans le tournoi des non-soviétiques. Gligoric a eu du mal à finir le tournoi. Oladdson et Benkö n'ont pas joué de rôle décisif pour séparer les deux premiers (Olafsson bat Kérès alors que le tournoi est décidé). Par contre, le tournoi a été clairement décevant pour Smyslov.
Que s'est-il passé ?
L'année suivante, la tornade Tal fit céder Botvinnik mais celui-ci prit sa revanche contre un jeune impétueux mais surtout malade. Kérès échoue encore à la deuxième place et se demande comment arriver à ce match ultime. Petrossian, lui, n'a pas pu suivre le rythme de fou. Sa tendance à éviter le risque l'a écarté de la lutte. S'il apprécie Tal comme homme, moins dans son approche du jeu, il comprend qu'il faut introduire un peu plus d'ambition dans son jeu s'il veut gagner un tournoi des candidats.
Quant à Bobby Fischer, il entame sa longue ascension vers le sommet et la lutte contre les Soviétiques.


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