Le cycle 1971 est un tournant majeur dans l'histoire des échecs. C'est celui qui voir Bobby Fischer s'engager dans le défi de sa vie. Un défi qu'il a longtemps repoussé par son attitude. Mais il est prêt à affronter l'armada soviétique.
Le contexte
Si les Soviétiques continuent de dominer le monde des 64 cases, ce début de décennie voit leur suprématie de plus en plus contestée. Le match URSS-Reste du monde, disputé au printemps 1970, a été remporté par l'URSS mais le score est serré (20,5-19,5) ; de plus, ils ont été battus dans les premiers échiquiers (Larsen et Fischer l'emportant aux premier et second).
Justement, revenons à ces deux noms. Demi-finaliste du dernier cycle des candidats, Bent Larsen est considéré comme le meilleur joueur de tournoi au monde. Quant à Bobby Fischer, il a obtenu des résultats impressionnants en 1970, les concluant par un triomphe au tournoi interzonal devant.. Bent Larsen (contre qui il s'est incliné).
Les qualifiés.
Comme on reprend la formule adoptée depuis 1965, le tournoi interzonal a qualifié 6 joueurs, mais sans limite du nombre de qualifiés par pays. J'ai déjà cité Bobby Fischer (USA), Bent Larsen (Danemark) ; j'ajouterai deux Allemands, un de l'Ouest (Robert Hübner) et de l'Est (Wolfgang Uhlmann) et deux Soviétiques (deux seulement) : Efim Geller, un habitué et Mark Taimanov, candidat en 1953.
La composition des qualifiés interroge même sur l'avenir des échecs soviétiques. Si Spassky est champion du monde, si Tigran Petrossian et Victor Kortchnoi sont qualifiés pour le cycle des candidats, on constate tout de même l'absence de relève. Les 4 Soviétiques sont âgés de 40 à 47 ans en 1971 !
Les quarts de finale.
Ils se jouent presque en même temps au mois de mai 1971. Au vu de ses résultats fantastiques de l'année 1970, Bobby Fischer est le favori. A Vancouver, il affronte Mark Taimanov. Le GMI pianiste est un bon théoricien, un joueur combatif mais il n'est pas de taille à résister dans un match sur 10 parties à Fischer. Mais la manière et le score étonnent : 6-0 ! Taimanov est d'abord surclassé mais il finit aussi par se décourager et même par gaffer. Fischer n'a plus qu'à ramasser les miettes après avoir fait craquer son adversaire.
| Bobby Fischer (à gauche) réfléchit à son 14e coup (Ff1-d3) lors de la 6e partie de son match contre le pauvre Mark Taimanov. |
A Moscou, le seul match entre Soviétiques tourne largement à l'avantage de Kortchnoi contre Geller : il gagne la partie 1 et après deux nulles, Geller égalise. Toutefois, Kortchnoi fait la différence avec 3 gains et une nulle et l'emporte 5,5-2,5.
L'Espagne accueille deux quarts de finale. Le premier a lieu à Séville entre Tigran Petrossian et Robert Hübner. L'ancien champion du monde cherche à faire craquer son jeune adversaire et y parvient : après 6 nulles, il gagne la 7e partie et Hübner abandonne le match. Dérangé par le bruit mais aussi fragile psychologiquement (on en reparlera dans un épisode ultérieur), Hübner n'a pas résisté.
L'autre quart de finale se déroule à Las Palmas entre Larsen et Uhlmann. C'est un duel sans compromis que Larsen remporte 5,5-3,5 : il gagne les parties 1,4,6 et 9. Uhlmann a réussi à égaliser dans la partie 2 et à réduire l'écart en gagnant la 8e.
Les demis-finale.
Moscou accueille le duel fratricide entre Petrossian et Kortchnoi. Comme attendu, le match est serré, fermé. Comme il l'a fait au tour précédent, Petrossian fait craquer Kortchnoi après 8 nulles ; cette 9e partie est l'unique gain du match (5,5-4,5).
Le match Fischer-Larsen a lieu à Denver. Larsen est très optimiste et Fischer est plutôt calme dans les médias. Le Danois est plein de confiance : il faut dire qu'il a été le dernier à battre Bobby Fischer et qu'il a imposé son statut de meilleur joueur non-soviétique dans le match URSS-Reste du Monde déjà évoqué. Mais Fischer est en bonne forme : son score contre Taimanov est impressionnant et il reste sur 12 (!) victoires consécutives en compétition officielle !
Beaucoup considéraient ce match contre la finale des candidats avant l'heure ou, tout du moins, la finale du monde occidental. Fischer l'emporte 6-0 ! Après une victoire dans la 1ere, il repousse l'initiative dangereuse de Larsen dans la 2e et double la mise. C'est alors que le Danois perd pied : le découragement sape la qualité de son jeu et Fischer ajoute 4 nouvelles victoires pour un nouveau 6-0 ! Incroyable !
| Bobby Fischer contre Bent Larsen (début de la partie 3 ou 5). |
La finale des candidats.
Tigran Petrossian apparaît comme l'adversaire le plus à même de résister à Fischer. Solide, prenant peu de risque, très expérimenté, surtout en match, l'Arménien a montré dans ce cycle qu'il pouvait vaincre l'adversaire par la psychologie. Or, Fischer n'a jamais été reconnu pour sa solidité mentale... mais c'était avant !
La finale se joue à Buenos Aires en septembre 1971.
Dès la 1ere partie, Fischer voit que les Soviétiques ont préparé quelques mauvaises surprises pour lui : avec les Blancs, il se retrouve en difficulté après une nouveauté dans l'ouverture, jouée par Petrossian. De plus, le courant est coupé pendant la partie. Mais dans cette position tranchante, Petrossian n'est pas à l'aise et se trompe. Fischer redresse la situation et reprend l'ascendant pour l'emporter. 19e victoire d'affilée pour Fischer !
L'avantage de l'Américain est immédiatement annulée : encore une préparation soviétique et Petrossian remporte une belle deuxième partie : 1-1. La série victorieuse de Bobby s'est arrêtée. On commence même à croire que Petrossian a trouvé le moyen de battre Fischer : les 3 parties suivantes sont nulles. Il va refaire le coup des deux matchs précédents.
| Petrossian contre Fischer à la reprise de la 6e partie du match. Le tournant de cette rencontre. |
La 6e partie est une terrible lutte où Fischer se bat pour concrétiser un avantage d'un pion. Petrossian, réputé pour son art défensif, finit par craquer. Le match bascule : Fischer assomme l'Arménien dans la suivante et l'achève par deux autres succès, soit 4 victoires consécutives. 6,5-2,5, un écart énorme, surtout si on considère que le score était paritaire après 5 parties. Fischer devient challenger de Boris Spassky et devient le premier non-soviétique à disputer un championnat du monde depuis 1948.
Et la suite ?
Face à son destin, Bobby Fischer finit par l'accomplir malgré des peurs, des hésitations. Il écrase Boris Spassky à l'été 1972 dans le "Match du Siècle" par 12.5 à 8.5. Mené 0-2 (dont une partie perdue par forfait), l'Américain est proprement injouable et devient champion du monde. Mais on ne l'a jamais vu jouer avec le titre en poche.
Pour les battus de Fischer, la destinée est rude : Larsen voit sa carrière basculer après cette déroute, Mark Taimanov est sanctionné et connaît des problèmes ("Heureusement il me reste la musique" déclara-t-il) et Tigran Petrossian subit également des critiques.
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