30.5.26

Petite histoire des candidats. Episode 13. La relève vient de Bakou

 Lorsqu'Anatoli Karpov remporte -aisément- son championnat du monde contre Victor Kortchnoi, en novembre 1981, on sait déjà qu'un homme est en mesure de contester sa suprématie. Il a 12 ans de moins que lui, il est issu de la même formation que lui -l'école Botvinnik- et c'est un jeune prodige issu de la marge de l'empire soviétique : il s'appelle Garri Weinstein Kasparov. Mais il faut aussi franchir les marches vers la finale du championnat du monde. Et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'on ne lui a pas facilité la tâche, y compris (et surtout ?) au sein de sa propre fédération.

Le contexte.

A 18 ans et demi, Kasparov vient de remporter le championnat d'URSS ; c'est la première étape pour se qualifier pour l'Interzonal. Il est jeune, son jeu est spectaculaire, il est à l'aise avec les médias et il n'est pas le "Russe" type que les autorités soviétiques aiment aussi en Karpov. Comme l'a dit un jour Krogious "Nous avons un champion du monde et nous n'en avons pas besoin d'un autre".

Les qualifiés 

 3 tournois interzonaux se sont disputés entre juillet et septembre 1982. L'un à Las Palmas (Espagne) : il a permis au Hongrois Zoltan Ribli et à l'ancien champion du monde, le Soviétique Vassili Smyslov de se qualifier. Fait notable : l'élimination de Tigran Petrossian, qui décède deux ans plus tard à l'âge de 55 ans.

A Moscou, Garri Kasparov survole la compétition : il termine avec 1,5 point d'avance sur un autre Soviétique, Alexandre Beliavsky. Parmi les éliminés, on trouve Mikhaïl Tal ; il manque un demi-point à l'ancien champion du monde pour arracher un barrage.

Enfin Toluca au Mexique accueille le troisième interzonal. Le Hongrois Lajos Portisch valide un nouveau ticket pour les candidats. Le Philippin Eugenio Torre l'accompagne. Boris Spassky échoue d'un demi-point, payant sa défaite contre Portisch. Mais on trouve aussi Polougaïevsky et Adorjan -deux candidats du cycle précédent- dans les éliminés. Notons enfin que Bachar Kouatly, a terminé bon dernier malgré une nulle contre Portisch. Mais le futur premier GMI de l'histoire des échecs français représentait le Liban, même s'il avait déjà été champion de France en 1979.

Ajoutons aux 6 élus, Victor Kortchnoi (Suisse) et Robert Hübner (RFA) en tant que finaliste du championnat du monde et des candidats respectivement.

Les quarts de finale.

Le premier tour se joue au meilleur des 10 parties. 

Pour une fois, Kortchnoi n'a pas à affronter Petrossian. C'est Lajos Portisch qui lui est proposé. Un duel de vétérans (52 contre 47 ans) en promesse. Kortchnoi a tué le suspens d'entrée : 3 victoires après 4 parties. Portisch sauve l'honneur dans la 8e mais le match se termine par un 4e gain de Kortchnoi dans la 9e : victoire 6-3 sans souffrance.

A Moscou, nous avons le duel soviétique entre Kasparov et Beliavsky. Beliavksy est considéré par Kasparov comme étant le rival le plus sérieux avec Kortchnoi. Le jeune prodige (20 ans) gagne la 2e partie mais s'incline dans la 4e. Il reprend aussitôt les commandes en gagnant la 5e partie. Puis il conclut par deux victoires dans les parties 8 et 9 pour l'emporter nettement 6-3.

Le match Torre-Ribli se joue à Alicante en Espagne. Après 4 nulles, Ribli marque deux fois (parties 5 et 6) ; Torre reprend espoir avec le gain de la 7e partie. Contraint de gagner la 10e pour forcer la prolongation, le Philippin s'incline. Ribli gagne 6-4.

Enfin le dernier match se dispute à Velden en Autriche. Il oppose Hübner à Smyslov. Celui-ci marque le premier point dans la 4e partie ; Hübner égalise dans la 9e. Egalité 5-5 après 10 parties. On joue une première prolongation, 2 nulles, une deuxième deux nulles. Le règlement, dans ce cas est le suivant : tirage au sort à la roulette ! Hallucinant pour nous en 2026. Furieux de ce règlement, Hübner quitte Velden avant le tirage au sort. On demande 0 Smyslov de choisir une couleur et ... le 0 tombe ! Le deuxième essai est favorable au Moscovite.

Les demi-finales.

Le tirage au sort nous réserve le duel Smyslov-Ribli et Kortchnoi-Kasparov. Le premier est prévu à Abou Dhabi et le second à Pasadena. Colère de la fédération soviétique qui refuse d'envoyer ses deux prétendants aux lieux cités. Le président de la FIDE, Florencio Campomanès (organisateur du championnat du monde 1978) n'en démord pas et les deux Soviétiques sont disqualifiés. Après des tractations, des retours en arrière, on trouve un arrangement : Londres accueillera fin novembre les deux matchs. Kortchnoi et Ribli sont dédommagés et les Soviétiques lèvent le boycott qu'ils avaient décrété sur Kortchnoi (aucun joueur soviétique ne participait aux tournois où celui-ci jouait).

Mais la vérité est-elle ailleurs ? Dans ses écrits, mais aussi selon d'autres personnes, ce serait une cabale menée contre Kasparov, pour l'empêcher d'accéder à Karpov. En gros, la Fédération Soviétique aurait monté le coup.

Quoiqu'il en soit, les deux matchs ont lieu. 12 parties sont prévues pour décider des vainqueurs.

Kortchnoi-Kasparov, c'est la finale avant l'heure. Comment le jeune attaquant va contrer le vétéran, adepte du contre et formidable finaliste ? La première partie donne une première réponse : gain de Kortchnoi avec les Noirs. La première moitié est d'ailleurs favorable au Suisse qui mène 3-2. Il a même l'avantage pendant la première phase de la 6e partie mais Kasparov se faufile, retourne la partie mais la finale qui s'ensuit est égale. Epuisé, Kortchnoi finit par gaffer et s'incline. Cette partie est le tournant du match : Kasparov est expéditif pour gagner la 7e, puis il ajoute deux autres gains (9e et 11e) pour conclure le match par 7 à 4. Un véritable KO en règle alors que Kasparov a fait preuve de modération dans son jeu, ce qui a été le principal enseignement du match.

Viktor Korchnoi vs Garry Kasparov • World Championship Candidates ...
Garri Kasparov contre Victor Kortchnoi. Après un début de match favorable au Suisse, Kasparov frappa dur et l'emporta largement dans un style sobre, opposé au jeu qui a fait son succès.



L'autre demi-finale ne manque pas de spectacle, au moins au début : Smyslov ouvre le score d'entrée, Ribli égalise immédiatement. Puis Smyslov remporte la 5e et ajoute un superbe gain dans la 7e partie. Ses deux points d'avance acquis sont conservés par 4 nulles : à 63 ans, Smyslov l'emporte par 6,5 à 4,5. De plus vieux candidat au titre mondial de l'histoire, il devient le plus vieux finaliste des candidats, là où son futur adversaire est le plus jeune finaliste (21 ans) ou dans les deux premiers.

La finale des candidats.

Elle est jouée à Vilnius en mars-avril 1984, au moment où les deux joueurs fêtent leur anniversaire : 42 ans d'écart les sépare. Dans les pronostics, tout le monde donne Kasparov ; on s'interroge plus sur la résistance de Smyslov.

De fait, le match a été rapidement plié : après deux nulles, Kasparov gagne deux parties de suite. Plus le match avance, moins Smyslov ne pose des difficultés au natif de Bakou. Celui-ci ajoute des victoires aux parties 9 et 12. La 13e est nulle et Kasparov gagne avant la limite des 16 parties, 8,5 à 4,5. Au passage, il a gagné ses matchs par au moins 3 points d'écart.

La exquisita técnica de Smyslov - Pinal Chess
Garri Kasparov contre Vassili Smyslov. Jamais un match de candidats n'a opposé deux joueurs ayant un aussi grand écart d'âge (42 ans). Le plus jeune l'a largement emporté et a répondu aux attentes qu'on a placées en lui.

 

Et la suite ?

Robert Hübner jura de ne plus jamais jouer une compétition sous l'égide de la FIDE. Il se rétracta. Mais bien entendu, c'est le début de la plus grande rivalité sportive de l'histoire des échecs qui commence en septembre 1984 : Karpov-Kasparov. Karpov mène 5-0 après 27 parties mais ne peut décrocher le point décisif. Kasparov revient à 3-5 et le match est arrêté au bout de 6 mois et 48 parties. Le scandale éclate et un nouveau match a lieu en septembre avec la victoire de Kasparov puis dans la revanche à l'été 1986. 

 

 

 

 

 

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