Des tournois des candidats, celui de 1962 est incontestablement le plus polémique et celui qui a eu le plus d'impact dans l'histoire des candidats. Sur cette île caribéenne néerlandaise, la bataille est rude entre les Soviétiques et un Bobby Fischer, dont le statut de prétendant au trône, est déjà redouté.
Le contexte.
C'est évidemment toujours la guerre froide en 1962. Après une période d'accalmie, les tensions ont repris en 1961 avec la crise de Berlin et l'érection du mur. En Amérique aussi les tensions sont fortes : Fidel Castro a pris le pouvoir à Cuba et rompt avec les Etats-Unis, qui ont tenté sans succès de le renverser. Castro demande la protection de l'URSS ; la crise atteint son paroxysme en octobre 1962, 5 mois après le tournoi des candidats.
Sur le plan échiquéen, Mikhaïl Botvinnik est toujours champion du monde. Il a repoussé Mikhaïl Tal après avoir perdu le premier match. Le natif de Riga est très affaibli par des problèmes de santé. Sa participation au tournoi des candidats est remise en question mais il est bien présent dans la chaleur de l'île de Curaçao.
Les participants.
On reprend la formule de 1959 qui avait plu. 8 candidats s'affrontent sur 4 tours et 28 parties.
Les Soviétiques sont toujours en nombre : ils sont 5. Outre Tal, l'ex-champion du monde, Paul Kérès (2e en 1959 ) est automatiquement qualifié. Trois autres Soviétiques ont acquis leur place à l'Interzonal de Stockholm, disputé en février 1962 : Tigran Petrossian (4e participation), Efim Geller (3e) et Viktor Kortchnoi (1ere). Ajoutez à cela Pal Benko (2e), qui a quitté la Hongrie, Miroslav Filip (2e), le Tchécoslovaque ; on a des joueurs qui connaissent la compétition.
Mais le nom qui attire l'attention est Bobby Fischer (2e participation). A 19 ans, il a triomphé à l'Interzonal avec 2,5 points d'avance sur Petrossian et Geller. Il est la menace pour les Soviétiques.
La compétition.
Premier tour.
Cela commence mal pour les deux joueurs les plus populaires : Fischer et Tal perdent leurs deux premières parties. Pour le natif de Chicago, la situation s'empire avec 1,5/5 mais Tal s'effondre aussi. Celui qui mène la course est Kortchnoi avec 5/7 : le débutant dans la compétition commence en fanfare avec 1 point d'avance sur un trio soviétique : Geller, Kérès et Petrossian.
Deuxième tour.
Le début du deuxième tour ne change pas la hiérarchie du classement : Kortchnoi est rattrapé par Geller, qui a encore battu Bobby Fischer mais Petrossian et Kérès suivent à 0.5 point. Fischer remonte au classement mais il est loin. On constate cependant que les Soviétiques ne sont pas très combatifs entre eux, surtout Petrossian, Kérès et Geller.
La fin du tour reste dominée par les 4 : trop affaibli, Tal n'est pas en course. Mais Kortchnoi a mal digéré sa défaite contre Tal, qui était pourtant son "client". Geller et Petrossian mènent avec 0.5 point d'avance sur Kérès, 1 sur Kortchnoi. Avec 2 points de retard, Fischer est loin et surtout, il doit affronter la coalition soviétique (que des nulles entre les 4 premiers).
Troisième tour.
Malegré une défaite au premier tour contre Bobby Fischer, Paul Kérès a su gérer son tournoi. A 46 ans, il sait que c'est sa dernière chance sérieuse de disputer un championnat du monde. Il enchaîne trois victoires d'affilée et prend la tête avec 11,5/17, devant Petrossian et Geller (11). Les trois joueront la gagne. Fischer (9) est trop loin et Kortchnoi perd trois parties de suite.
A la fin du troisième tour, le gentlemen de Tallinn reste seul leader. Geller et Petrossian sont en embuscade. Le dernier tour se jouera sur les nerfs et sur le physique.
Quatrième tour.
A l'issue du troisième tour, on apprend que Tal doit être hospitalisé ; il abandonne le tournoi. Curieusement, seul Bobby Fischer lui rend visite. Chaque joueur aura une journée de repos.
| Bobby Fischer (droite) rendant visite à Mikhaïl Tal (gauche) et jouant aux échecs. |
La 23e ronde est un tournant majeur : Fischer bat Geller (14,5). Le coup est rude pour celui-ci, surtout qu'il a joué une partie de plus. Dans le même temps, Petrossian rejoint Kérès en tête (15) après une victoire expéditive contre Kortchnoi. Les leaders continuent d'avancer au même rythme dans les 3 rondes suivantes.
La 27e ronde est décisive : Kérès perd contre Benkö et laisse Petrossian (qui a annulé contre Fischer) seul en tête. Geller est à 1 point.
La 28e et dernière ronde peut encore permettre à Kérès de rejoindre Petrossian s'il fait un meilleur résultat que lui. Kérès obtient une meilleure position après l'ouverture contre Fischer. Opposé à Filip (le dernier du tournoi), l'Arménien a aussi une position intéressante ; mais il propose la nulle à son adversaire au 14e coup et remet en selle Kérès. Mais celui-ci, devant l'importance de l'enjeu, hésite contre Fischer et n'exploite pas son avantage. La partie est nulle.
L'heure est donc arrivée pour Petrossian. Patiemment, sans défaite, à son rythme. L'Arménien a fait prévaloir une meilleure condition physique et une résistance nerveuse plus solide. Kérès n'a pas démérité (il a d'ailleurs battu Geller dans le match pour la deuxième place qui le qualifiait pour le prochain cycle automatiquement) mais en dépit d'une gestion rationnelle de ses efforts, il a encore craqué dans le finish comme au cours des 3 précédents tournois.
La polémique.
4e du tournoi sans avoir été capable de jouer la victoire, Bobby Fischer connaît un sérieux coup d'arrêt. Mais l'Américain déclenche une polémique : il accuse les Soviétiques de collusion, surtout Petrossian, Kérès et Geller. Ils ont fait nulle rapidement, sans jouer, pour s'économiser et jeter toutes leurs forces contre Fischer. Kortchnoi et Tal sont épargnés. Les trois joueurs se justifient : la longueur du tournoi, les conditions climatiques (chaudes) des Antilles, etc. Mais les chiffres ne peuvent pas contredire Fischer : les trois cités ont joué des parties d'une longueur de 19 coups en moyenne (avec un pic à 27 coups). Des "ordres" auraient pu être donnés aussi.
Et après ?
Si la FIDE n'a pas retenu les accusations de Fischer, elle en a tiré les conséquences. Elle modifie le système des candidats : des matchs remplaceront un tournoi et on limitera le nombre de participants d'un même pays.
En 1963, Tigran Petrossian détrône Mikhaïl Botvinnik 5 à 2. Le match revanche ayant été aboli, celui-ci renonce même à se qualifier pour le prochain championnat du monde. La fin d'une époque et la consécration pour un joueur qui n'a perdu qu'une seule partie dans tout le système qualificatif pour le championnat du monde (sur 69). Mais dans le même temps, la concurrence n'a jamais été aussi forte et aussi riche.
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