Boris Spassky nous a quittés il y a un peu plus d'un an, en février 2025. 60 ans plus tôt, il parvenait enfin à justifier le statut de prétendant au titre mondial qu'une participation précoce au tournoi des candidats (en 1956) lui avait donné. Mais les années suivantes ont été marquées par de cruelles désillusions. En ce milieu des années 1960, il semble avoir acquis la force mentale pour franchir le cap.
Le contexte.
Les Soviétiques continuent encore et encore de dominer les échecs mondiaux. Mais le tournoi des candidats de 1962 a laissé des traces. La collusion entre plusieurs joueurs soviétiques a poussé la FIDE à réformer l'organisation du cycle des candidats. Désormais, des matchs opposeront les candidats entre eux et plus un tournoi.
En 1963, Tigran Petrossian devient champion du monde et bat Mikhaïl Botvinnik. Ce dernier renonce à se lancer dans une nouvelle course.
Dans le même temps, la domination soviétique affronte une opposition de plus en plus grande. Bobby Fischer est le leader mais il est absent du tournoi interzonal (alors qu'il sortait d'un championnat des USA à 11 victoires en 11 parties). Le tournoi interzonal de 1964 a vu l'affirmation du Danois Bent Larsen, co-vainqueur avec Boris Spassky, Mikhaïl Tal et Vassily Smyslov. Ce même tournoi a installé une règle qui limite la présence des joueurs soviétiques. Seuls 5 peuvent être candidats (sur les 8 qualifiés) : hors Paul Kérès (2e) et Efim Geller -qui a remplacé Botvinnik après le retrait de celui-ci de la course au titre mondial-, seuls 3 peuvent se qualifier par la compétition. Les trois précédemment nommés. Et deux autres sont écartés : David Bronstein et Leonid Stein. Victimes du règlement (bien que 5e et 6e du tournoi interzonal), ils doivent laisser la place au Hongrois Lajos Portisch et au Yougoslave Borislav Ivkov.
Les participants.
La liste, vous venez de la découvrir. Deux anciens champions du monde (Tal et Smyslov), un éternel second (Kérès), un habitué (Geller), un ancien espoir qui enfin n'a pas déçu (Spassky). Plus trois inconnus non-soviétiques, qui participent à leur premier cycle :Larsen, Portisch et Ivkov. L'Occident est réduite à sa plus simple expression : un seul participant avec Larsen.
Comme je l'ai écrit, le format des candidats a changé : ce sont des matchs de 10 parties en quart et demi-finale et 12 parties en finale qui décideront du vainqueur. On notera qu'aucun match n'est allé au-delà de la limite.
Les quarts de finale.
Commençons par les deux quarts disputés en URSS. A Moscou, Vassily Smyslov et Efim Geller s'affrontent. Le match perd rapidement de son intérêt : Geller gagne les parties 1,3 et 5 avec les Blancs et les autres parties sont nulles ; il élimine l'ancien champion du monde, qui n'atteindra plus ce niveau de compétition avant ... 1983 ! Score final : 5,5-2,5
A Riga, Boris Spassky affronte le vétéran Paul Kérès. La première partie semble rappeler la fragilité de Spassky : Kérès gagne avec les Noirs. Mais cela n'a qu'un temps: Spassky l'emporte dans les parties 3,4 et 5 et mène 3,5-1,5. Après deux nulles, Kérès l'emporte rapidement (25 coups) dans la 8e partie et revient à un point. Une nulle dans la 9e et Kérès doit gagner pour forcer la prolongation. Spassky a retrouvé ses nerfs et contre des intentions très agressives de l'Estonien pour le battre et gagner le match 6-4.
Quelques semaines plus tard, Bled accueille les deux autres quarts de final.
Mikhaïl Tal est opposé à Lajos Portisch, surnommé le "Botvinnik hongrois". L'autre ancien champion du monde (il a 29 ans à l'époque comme Portisch), fait prévaloir son style offensif : un sacrifice de tour qui fait craquer Portisch dans la 2e partie. Celui-ci égalise dans la 3e mais Tal gagne aussitôt la 4e. Deux nulles suivent puis deux autres gains de ce dernier qui l'emporte 5,5 à 2,5. Revenu en forme, Tal est le favori du cycle.
| 2e partie du match Tal-Portisch. Tal joua 16.Te1xe6+ !! . Portisch aurait pu s'en sortir mais il ne trouva pas la bonne suite dans une position très compliquée et Tal s'imposa. |
L'autre quart oppose le local de l'étape, Borislav Ivkov, au Danois Bent Larsen. Larsen gagne la partie d'ouverture, puis les 4 et 5. Ivkov réduit l'écart dans la 7e mais Larsen termine le match en gagnant la 8e partie ; le score est de 5,5-2,5. A part le match Spassky-Kérès, le suspens a été limité.
Les demi-finales.
Riga accueille le match Spassky-Geller et pas celui de Tal, opposé à Larsen. Geller a été convaincant contre Smyslov mais le Boris Spassky de 1965 a incontestablement progressé dans le jeu et dans son état d'esprit. Il l'emporte avec les Blancs dans la 2e partie. Puis il s'impose dans la 6e et achève le travail dans la 8e : 5,5 à 2,5 et un succès marquant contre un des meilleurs joueurs du monde.
| 6e partie du match. Geller a joué 19...Fe7-f8. Que joua Spassky ? 20...Fc2xh7+ !! Rg8xh7 21.g5-g6+! (le coup surprise) Rh7-g8 22.Cf3-g5 f7xg6 23.Dd1-f3. La menace Df3-h3 (ou h4)-h7 est trop forte. Geller dut donner la dame par 23...Dd8xg5 mais il s'inclina au 44e coup sans illusion. |
Bled accueille l'autre match, quelques semaines après les deux quarts. Tal-Larsen est le match le plus palpitant de tout le cycle. Larsen ouvre le score dès la première partie et Tal égalise dans la suivante. Même scénario dans les parties 5 et 6 (Larsen puis Tal gagnent). Le score est à égalité avant la 10e et dernière partie. Tal nous sort de son chapeau un sacrifice de pièce brillant mais douteux (selon des analyses informatiques ultérieures) ; bousculé, Larsen craque et l'ancien champion du monde file en finale des candidats (5,5-4,5).
| 10e partie du match. Tal joua le surprenant 16.Cc3-d5 e6xd5 17.e4xd5 f7-f5 18.Td1-e1 et Larsen se trompa avec Tf8-f7. Tal gagna cette partie décisive. |
La finale
C'est Tbilissi, en novembre 1965, qui accueille la finale des candidats. Tal est favori devant Spassky. On a retrouvé le brillant champion du monde qui avait gagné le titre. Deux mois séparent les deux joueurs.
Le début est favorable à Tal, qui ouvre le score avec les Noirs dans la 1ere partie. Cependant, Spassky égalise aussitôt. Le match devient une lutte de nerfs : 5 nulles se suivent. Spassky mise sur son endurance et sur l'impatience de Tal. Ca marche : Spassky gagne la 9e puis la 10e partie. Obligé de gagner la 11e pour ne pas être éliminé, Tal sacrifie une pièce dans la partie mais Spassky avait prévu l'agression. Il le contre et remporte la partie. Sur le score de 7-4, Spassky devient challenger au titre mondial.
Que s'est-il passé ?
En 1966, Boris Spassky est encore trop tendre face à Tigran Petrossian. Le champion du monde l'emporte 12,5-11,5 et est le premier champion du monde à remporter un match depuis ... 1934 ! Mais Spassky est devenu le candidat numéro un.
D'autres ont pris date pour la suite : Bent Larsen entre dans une nouvelle dimension, celle d'un prétendant sérieux au titre mondial ; durant la période 1965-1970, le Danois remporte une multitude de tournois qui font de lui le meilleur joueur de tournois de l'époque. Pour Tal, c'est le contraire : malgré son âge, il n'a plus jamais atteint ce stade de la compétition. Et pour Kérès, c'est la même chose. Cette légende vivante ne sera plus jamais candidat au titre mondial.
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