On l'attendait, c'était son moment. Magnus Carlsen devait affronter son destin, celui d'être champion du monde. Il avait battu le record Elo de Garri Kasparov. Il devait maintenant remporter le tournoi des candidats. Pour autant, ce tournoi des candidats a été un des plus serrés de l'histoire et son résultat a été unique.
Le contexte.
Vishy Anand est champion du monde depuis 2007 mais le numéro un mondial, depuis 3 ans, est le jeune Norvégien, Sven "Magnus" Carlsen. Qualifié pour le tournoi des candidats, le Norvégien est vu comme le favori, avec un classement Elo de 2872. Pourtant, la concurrence est plus que redoutable :
- Un ancien champion du monde, encore au plus haut niveau : Vladimir Kramnik (Russie) ;
- Le numéro 3 mondial, lui aussi à plus de 2800 points Elo, l'Arménien Levon Aronian ;
- Un presque 2800 Elo, au sommet de son art, l'Azerbaïdjanais Teïmour Radjabov ;
- Deux autres joueurs russes, aussi combatifs que redoutables : Alexandre Grischuk, finaliste du dernier cycle et Peter Svidler, multiple champion national
- Une légende du jeu mais qui n'arrive pas à se sublimer dans la course au titre mondial : l'Ukrainien Vassili Ivanchuk.
- Enfin le vice-champion du monde, le moins bien classé (avec 2740 Elo).
On a une moyenne Elo de 2786 points avec les quatre premiers classés, plus les 10e,13e,14e et 18e mondiaux. Si huit qualifiés excluent forcément quelques vedettes (Topalov, Nakamura notamment), on ne peut pas dénier aux présents leur participation parce qu'ils font partie des meilleurs.
C'est pour cette raison que ce tournoi est difficile et que pour Carlsen, il n'a rien d'une formalité.
En plus, la FIDE a -encore- changé de formule : finis les matchs, c'est un tournoi fermé de 14 rondes où chaque adversaire affronte tous les autres avec les deux couleurs. Londres accueille la compétition.
Le tournoi.
Premier tour.
La première ronde ne connaît que des nulles. Mais dans la deuxième, Aronian et Radjabov l'emportent. La 3e place Aronian seul en tête après sa victoire contre Ivanchuk - qui avait perdu la veille contre Radjabov-. Celui-ci est stoppé par Svidler et Carlsen marque son premier point contre Gelfand. Avec 0.5 point, les deux vétérans du tournoi (Gelfand-Ivanchuk) sont presque déjà éliminés.
A la ronde 4, Carlsen rejoint Aronian (3) après avoir battu Grischuk. Svidler suit à 0.5 point. La cinquième ne connaît que des nulles. Dans la 6e, Aronian et Carlsen gagnent avec les Noirs, contre Radjabov et Svidler. Les deux ont creusé le trou avec 1,5 point d'avance sur Kramnik et Svidler. Et comme la 7e ronde est encore marquée par 4 nulles, la situation est figée après les parties aller.
| Le classement après le premier tour. |
Le deuxième tour.
La 8e ronde voit Carlsen et Aronian se neutraliser mais on note le réveil de Vladimir Kramnik : après 7 nulles, l'ancien champion du monde bat Svidler et se rapproche. Grischuk et Gelfand s'imposent aussi (contre Ivanchuk et Radjabov).
Un premier tournant se produit à la 9e ronde. Gelfand bat Aronian tandis que Kramnik et Carlsen annulent ensemble. Dépassé depuis le début du tournoi, Ivanchuk met fin aux espoirs de Radjabov par ce deuxième gain consécutif (et la deuxième défaite de suite pour Radjabov). Carlsen (6) devance Aronian (5,5) et Kramnik (5). Le match à deux qu'on imaginait à la mi-temps devient un match à trois et c'est Carlsen qui est le mieux placé.
10e ronde. Le trio de tête remporte chacun sa partie. Les autres sont très loin. Ils ne jouent plus la victoire mais peuvent décider du vainqueur.
11e ronde. Carlsen annule contre Grischuk, Kramnik remporte une partie cruciale contre Radjabov alors que Svidler bat Aronian. Il passe devant l'Arménien (7 contre 6,5) et revient à 0.5 point de Carlsen (7,5).
12e ronde. Le scénario du tournoi prend une tournure totalement folle. Kramnik bat Aronian avec les Noirs ; c'est la 3e défaite en 5 rondes pour Aronian dans cette phase retour et la 4e victoire en 5 rondes pour le Russe. Mais dans tout ça, Carlsen rate son ouverture contre Ivanchuk malgré les Blancs. Il parvient à maintenir le bateau à flot mais il craque à nouveau dans la finale de tours et s'incline après une longue finale. Kramnik prend la tête avec 8 points, devant Carlsen 7,5. Troisième avec 6,5 avec deux rondes à jouer, Aronian est pratiquement éliminé.
13e ronde. Kramnik ne peut battre Gelfand, en dépit d'une position favorable. Mais on peut voir la résilience et la combativité de Magnus Carlsen, qui bat Radjabov avec les Noirs au bout, une nouvelle fois, d'une longue finale (de pièces mineures cette fois-ci). Le Norvégien rattrape Kramnik en tête avec 8,5 points avec une ronde à jouer.
La quatorzième ronde.
Ce 1er avril 2013 est possiblement un jour où les Echecs ont connu leur dimension dramatique.
Carlsen a les Blancs contre Svidler et Kramnik a les Noirs contre Ivanchuk. Avantage pour le Norvégien ; double avantage même car le règlement précise qu'en cas d'égalité qu'on départage les premiers par leur confrontation directe (deux nulles) puis le nombre de victoires. Carlsen mène 5 à 4. Ce qui fait que Kramnik est condamné à jouer pour le gain avec les Noirs. Ivanchuk n'est pas l'adversaire le plus difficile à jouer quand on veut gagner mais l'Ukrainien est imprévisible : n'a-t-il pas battu Carlsen deux jours plus tôt ?
Alors Kramnik joue une ouverture qu'il n'a jamais jouée mais qui offre l'avantage de créer des déséquilibres : la défense Pirc. Il ne s'en sort pas si mal. De son côté, Carlsen joue une partie Espagnole avec les Blancs contre Svidler : s'il n'a pas l'avantage, la position reste équilibrée mais tendue.
Et la pression est terrible, d'autant plus qu'on approche du 40e coup et que le zeitnot approche.
Au 31e coup, Carlsen joue le coup f2-f3 ?! alors qu'une variante lui assurait une nulle probable. Mais le Norvégien, rattrapé par le stress, commet une erreur plus lourde au 35e coup. Svidler s'empare d'un avantage décisif et conclut la partie au 48e coup.
| Position après le 34e coup noir (Dg4+). Carlsen joua Dg3 et perdit alors que Rf1 donnait encore des chances de nulle. |
Mais quand Carlsen abandonne, Kramnik sait déjà que c'est fini pour lui. Au même 35e coup, il commet une erreur, ratant le 38e coup blanc. La partie bascule et le demi-point lui échappe. C'était sa seule défaite du tournoi.
| Ivanchuk vient de jouer 38.b4-b5. La prise du pion est mauvaise (Txe6, Txe6 et Dxe6+ doit gagner sans problème). Kramnik doit le laisser avancer et il s'incline 10 coups plus tard. |
Ainsi Carlsen et Kramnik ont terminé à égalité. Cela n'est arrivé qu'une seule fois dans l'histoire des tournois des candidats, en 1950. Mais on avait organisé un match de départage. Cette fois, la FIDE n'a même pas eu cette idée, même en parties rapides. C'est le nombre de victoires (5 à 4) qui donne le succès à Magnus Carlsen.
Et la suite ?
Quelques mois plus tard, Magnus Carlsen devient champion du monde en battant nettement Vishy Anand. La formule est conservée. On peut dire aussi qu'Aronian a laissé passer sa chance, surtout au vu de la forme de l'époque.
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